Colloque international « Les féministes, d’une vague à l’autre (France, XXe siècle) »
Colloque international « Les féministes, d’une vague à l’autre (France, XXe siècle) », Angers, les 20-22 mai 2010 : pourquoi ce colloque ?

À la différence de l’approche thématique retenue pour Le Siècle des féminismes (2004), dernière grande synthèse sur le sujet, ce colloque propose une réflexion sur les actrices (et acteurs) des luttes pour l’égalité des sexes en France, depuis 1900. Il se veut ouvert à toutes les approches des sciences humaines qui apportent des éclairages à l’histoire politique du XXe siècle et du temps présent. Il s’inscrit dans le prolongement de La Part des militants (1996), colloque qui tirait profit du développement de la méthode prosopographique et des avancées du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (le « Maitron »). Il prépare le futur Dictionnaire biographique des féministes, vieux rêve des spécialistes de l’histoire du féminisme, qui devrait ses concrétiser dans les années à venir. Comme les autres domaines de l’histoire politique, l’histoire du féminisme a en effet besoin de ce type d’outil pour connaître de nouveaux approfondissements et pour s’exporter hors du cercle de ses spécialistes.

Si le genre biographique est une des voies royales de l’histoire des femmes, ce n’est pas le cas pour l’histoire du féminisme, objet qui se place à la confluence des femmes, du genre mais aussi du politique et, de plus en plus, du culturel. Beaucoup de biographies manquent encore sur les rayonnages des bibliothèques : Maria Deraismes, Léon Richer, Marie Bonnevial, Cécile Brunschvicg, Gabrielle Duchêne, Hélène Brion... parmi beaucoup d’autres. Nous manquent aussi les traductions des biographies d’Hubertine Auclert, de Nelly-Roussel... Pour les féministes de la deuxième vague, nous n’avons que quelques mémoires et autobiographies. La mise en cause de « l’illusion biographique » (Bourdieu) n’est sans doute pas étrangère à cette lacune, mais il serait dommage qu’elle prive la recherche historique de matériaux qui éclairent à leur manière les relations sociales et les enjeux politiques. On pourra aussi se demander si l’ethos féministe n’est pas en partie responsable de ces carences biographiques, dont les retombées sont lourdes en termes mémoriels. Si tabou il y avait, il est en train de tomber car de nombreuses recherches revendiquent aujourd’hui l’approche biographique ou proposopographique. Joan W. Scott propose pour sa part de faire des vies de féministes des « sites d’analyse », quand d’autres historiennes, comme Karen Offen, ou Françoise Thébaud, en viennent à des biographies classiques tout en restant novatrices, puisqu’elles font émerger, avec Mme Avril de Sainte-Croix d’une part, et Marguerite Thibert d’autre part, des figures autrefois importantes et aujourd’hui oubliées. Ce colloque, par souci épistémologique, ne manquera pas de questionner les usages de la biographie.

En avançant grâce à la comparaison, vient la question épineuse également de la typologie. Quels sont les classements les plus pertinents pour rendre lisible une histoire complexe tant sont multiples les initiatives, les associations, les formes de féminisme ? Peut-on dépasser ou raffiner les traditionnels couples d’oppositions (radicales / réformistes ; différentialistes / antidifférentialistes ; bourgeoises / prolétaires ; théoriciennes / praticiennes ; françaises / immigrées ; hétérosexuelles / homosexuelles...). L’étude des biographies conduit-elle à remettre en cause la périodisation habituelle en deux vagues ? Deux grands thèmes rassemblent nos questionnements. Le premier reprend une vieille et lancinante question : celle de l’articulation entre les militantismes et les affiliations, observée à partir de cas individuels ou de corpus particuliers. Il nous semble possible de renouveler la réflexion à la lumière de l’extension des curiosités contemporaines et d’une meilleure prise en compte des engagements multiples : syndicalisme, vie politique, engagement européiste, franc-maçonnerie... Il s’agit de montrer l’importance, souvent minimisée, de l’investissement des féministes dans la lutte pour les « droits humains » en général (de la Ligue des droits de l’Homme à Amnesty International en passant par la lutte contre l’homophobie...). De tels problèmes d’articulation se retrouvent-ils chez les féministes agissant en contexte colonial et post-colonial ? Dans quelle mesure, où et quand la couleur de la peau fait-elle (ou pas) clivage ? L’articulation de l’identité féministe avec la foi / la culture religieuses (dans les grandes religions monothéistes) mérite également d’être examinée. Il s’agit d’identifier les féministes concernées par cette multi-appartenance et d’examiner leurs trajectoires militantes afin de comprendre leurs logiques, leurs contradictions, leurs dilemmes, enfin de juger des effets de ce double engagement dans les deux sphères de leur investissement. Le second thème, intitulé « radioscopie des féministes », essaiera d’établir la singularité de l’identité féministe. Les féministes sont généralement perçues à travers le filtre des médias : les journalistes sont-ils (elles) responsables de leur mauvaise image dans l’opinion ? Que dire de la vision antiféministe de « la » féministe ? Quelles sont les ripostes médiatiques à ces caricatures ? Le rapport vie privée/vie publique des militantes doit être creusé. Outre le fait qu’il s’agit d’une curiosité médiatique insistante, il est aussi au cœur de l’enjeu proprement féministe de choisir librement sa vie, de la construire hors des conventions sociales, et de politiser ce qui concerne la vie privée, sexualité incluse, pour les féministes radicales, à partir des années 1970. La vie privée n’échappe plus aujourd’hui aux questionnements de l’histoire sociale du politique : la vie privée des féministes peut-elle prétendre au titre de « laboratoire de la modernité » ? Plus précisément, la question de leurs identités sexuées doit être soulevée, qu’elles soient ou non mises en avant par elles/eux mêmes (rapport aux normes de genre pour les femmes et les hommes féministes, trans, queer)... Enfin, les correspondances, journaux intimes, ou témoignages nous informent sur les implications du militantisme dans la vie privée, dévoilant joies et souffrances, contradictions et espoirs. Le féminisme étant un internationalisme, il est logique d’y retrouver des militantes qui sont des ponts entre les cultures, entre les pays. Ces féministes « transnationales » jouent un rôle majeur dans les organisations internationales, opèrent par la parole, l’écrit et l’action, des transferts culturels très divers. Quelles sont les figures majeures, les expériences marquantes à l’étranger, les « modèles » importés, les caractéristiques des itinéraires de ces féministes qui accompagnent les cheminements du combat, en France ? Le colloque cherche à rapprocher le féminisme « politique » et le féminisme « culturel », habituellement séparés par l’implacable découpage disciplinaire. La défense de la cause féministe n’est pas seulement l’affaire d’associations spécialisées, elle suscite des engagements d’intellectuel.les, d’écrivain.e.s, de chercheuses dans presque tous les domaines du savoir, et le support audiovisuel est particulièrement sollicité, à partir des années 1970. L’investissement des féministes dans des réseaux professionnels internationaux et professionnels, sera aussi exploré (juristes, médecins...). Enfin, nous ne censurerons pas l’une des caractéristiques saillantes du féminisme, surtout en France où le verbe semble primer souvent sur l’action (contrairement au pragmatisme des pays voisins) : sa profonde division et les controverses parfois violentes qui l’agitent. L’époque contemporaine en offre le spectacle sur le voile, la parité ou encore la prostitution. Les questions finales concernent les outils de l’historien(ne) : traces contemporaines et posthumes laissées par les féministes et périodisation. Quels vides ? Quels pleins ? Quels trop pleins dans les archives et la postérité des féministes les plus connues (historiographie, documentaires, lieux de mémoire...) ? La qualification de 3e vague pour désigner le féminisme contemporain est-elle justifiée ? Qui concerne-t-elle ? Le hiatus avec la 2e vague est-il simplement générationnel, ou recouvre-t-il des profils socioculturels et politiques nettement différents de ceux des générations précédentes ?

Christine Bard, organisatrice du colloque (CERHIO/CHSP)


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