Les féministes de la 2e vague, actrices du changement social (2010)

2010
Premier volet d’un colloque international en deux parties organisé par l’association en 2010-2011.

Présentation du colloque par C. Bard

Extrait du Bulletin Archives du féminisme n° 16, sept. 2009.
 

Pourquoi ce colloque ?
À la différence de l’approche thématique retenue pour Le Siècle des féminismes (2004), dernière grande synthèse sur le sujet, ce colloque propose une réflexion sur les actrices (et acteurs) des luttes pour l’égalité des sexes en France, depuis 1900. Il se veut ouvert à toutes les approches des sciences humaines qui apportent des éclairages à l’histoire politique du XXe siècle et du temps présent. Il s’inscrit dans le prolongement de La Part des militants (1996), colloque qui tirait profit du développement de la méthode prosopographique et des avancées du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (le « Maitron »). Il prépare le futur Dictionnaire biographique des féministes, vieux rêve des spécialistes de l’histoire du féminisme, qui devrait se concrétiser dans les années à venir. Comme les autres domaines de l’histoire politique, l’histoire du féminisme a en effet besoin de ce type d’outil pour connaître de nouveaux approfondissements et pour s’exporter hors du cercle de ses spécialistes.
Si le genre biographique est une des voies royales de l’histoire des femmes, ce n’est pas le cas pour l’histoire du féminisme, objet qui se place à la confluence des femmes, du genre mais aussi du politique et, de plus en plus, du culturel. Beaucoup de biographies manquent encore sur les rayonnages des bibliothèques : Maria Deraismes, Léon Richer, Marie Bonnevial, Cécile Brunschvicg, Gabrielle Duchêne, Hélène Brion… parmi beaucoup d’autres. Nous manquent aussi les traductions des biographies d’Hubertine Auclert, de Nelly Roussel… Pour les féministes de la deuxième vague, nous n’avons que quelques mémoires et autobiographies.
La mise en cause de « l’illusion biographique » (Bourdieu) n’est sans doute pas étrangère à cette lacune, mais il serait dommage qu’elle prive la recherche historique de matériaux qui éclairent à leur manière les relations sociales et les enjeux politiques. On pourra aussi se demander si l’ethos féministe n’est pas en partie responsable de ces carences biographiques, dont les retombées sont lourdes en termes mémoriels.
Si tabou il y avait, il est en train de tomber car de nombreuses recherches revendiquent aujourd’hui l’approche biographique ou prosopographique. Joan W. Scott propose pour sa part de faire des vies de féministes des « sites d’analyse », quand d’autres historiennes, comme Karen Offen, ou Françoise Thébaud, en viennent à des biographies classiques tout en restant novatrices, puisqu’elles font émerger, avec Mme Avril de Sainte-Croix d’une part, et Marguerite Thibert d’autre part, des figures autrefois importantes et aujourd’hui oubliées.

Ce colloque, par souci épistémologique, ne manquera pas de questionner les usages de la biographie.

En avançant grâce à la comparaison, vient la question épineuse également de la typologie. Quels sont les classements les plus pertinents pour rendre lisible une histoire complexe tant sont multiples les initiatives, les associations, les formes de féminisme ?
Peut-on dépasser ou raffiner les traditionnels couples d’oppositions (radicales / réformistes, différentialistes / antidifférentialistes,
bourgeoises / prolétaires,
théoriciennes / praticiennes,
françaises / immigrées,
hétérosexuelles / homosexuelles…) ?
L’étude des biographies conduit-elle à remettre en cause la périodisation habituelle en deux vagues ?

Deux grands thèmes rassemblent nos questionnements. Le premier reprend une vieille et lancinante question : celle de l’articulation entre les militantismes et les affiliations, observée à partir de cas individuels ou de corpus particuliers. Il nous semble possible de renouveler la réflexion à la lumière de l’extension des curiosités contemporaines et d’une meilleure prise en compte des engagements multiples : syndicalisme, vie politique, engagement européiste, franc-maçonnerie… Il s’agit de montrer l’importance, souvent minimisée, de l’investissement des féministes dans la lutte pour les « droits humains » en général (de la Ligue des droits de l’Homme à Amnesty International en passant par la lutte contre l’homophobie…). De tels problèmes d’articulation se retrouvent-ils chez les féministes agissant en contexte colonial et post-colonial ? Dans quelle mesure, où et quand la couleur de la peau fait-elle (ou pas) clivage ? L’articulation de l’identité féministe avec la foi / la culture religieuse (dans les grandes religions monothéistes) mérite également d’être examinée. Il s’agit d’identifier les féministes concernées par cette multi-appartenance et d’examiner leurs trajectoires militantes afin de comprendre leurs logiques, leurs contradictions, leurs dilemmes, enfin de juger des effets de ce double engagement dans les deux sphères de leur investissement. Le second thème, intitulé « radioscopie des féministes », essaiera d’établir la singularité de l’identité féministe. Les féministes sont généralement perçues à travers le filtre des médias : les journalistes sont-ils (elles) responsables de leur mauvaise image dans l’opinion ? Que dire de la vision antiféministe de « la » féministe ? Quelles sont les ripostes médiatiques à ces caricatures ? Le rapport vie privée/vie publique des militantes doit être creusé. Outre le fait qu’il s’agit d’une curiosité médiatique insistante, il est aussi au cœur de l’enjeu proprement féministe de choisir librement sa vie, de la construire hors des conventions sociales, et de politiser ce qui concerne la vie privée, sexualité incluse, pour les féministes radicales, à partir des années 1970. La vie privée n’échappe plus aujourd’hui aux questionnements de l’histoire sociale du politique : la vie privée des féministes peut-elle prétendre au titre de « laboratoire de la modernité » ? Plus précisément, la question de leurs identités sexuées doit être soulevée, qu’elles soient ou non mises en avant par elles/eux mêmes (rapport aux normes de genre pour les femmes et les hommes féministes, trans, queer)…

Enfin, les correspondances, journaux intimes, ou témoignages nous informent sur les implications du militantisme dans la vie privée, dévoilant joies et souffrances, contradictions et espoirs.
Le féminisme étant un internationalisme, il est logique d’y retrouver des militantes qui sont des ponts entre les cultures, entre les pays. Ces féministes « transnationales » jouent un rôle majeur dans les organisations internationales, opèrent par la parole, l’écrit et l’action, des transferts culturels très divers. Quelles sont les figures majeures, les expériences marquantes à l’étranger, les « modèles » importés, les caractéristiques des itinéraires de ces féministes qui accompagnent les cheminements du combat, en France ?
Le colloque cherche à rapprocher le féminisme « politique » et le féminisme « culturel », habituellement séparés par l’implacable découpage disciplinaire. La défense de la cause féministe n’est pas seulement l’affaire d’associations spécialisées, elle suscite des engagements d’intellectuel.les, d’écrivain.e.s, de chercheuses dans presque tous les domaines du savoir, et le support audiovisuel est particulièrement sollicité, à partir des années 1970. L’investissement des féministes dans des réseaux professionnels et internationaux sera aussi exploré (juristes, médecins…).

Enfin, nous ne censurerons pas l’une des caractéristiques saillantes du féminisme, surtout en France où le verbe semble primer souvent sur l’action (contrairement au pragmatisme des pays voisins) : sa profonde division et les controverses parfois violentes qui l’agitent. L’époque contemporaine en offre le spectacle sur le voile, la parité ou encore la prostitution.

Les questions finales concernent les outils de l’historien(ne) :

–  Traces contemporaines et posthumes laissées par les féministes et périodisation.
–  Quels vides ? Quels pleins ? Quels trop pleins dans les archives et la postérité des féministes les plus connues (historiographie, documentaires, lieux de mémoire…) ?
– La qualification de 3e vague pour désigner le féminisme contemporain est-elle justifiée ? Qui concerne-t-elle ?
– Le hiatus avec la 2e vague est-il simplement générationnel, ou recouvre-t-il des profils socioculturels et politiques nettement différents de ceux des générations précédentes ?

 

Programme du colloque de 2010

Première partie, consacrée aux féministes de la 2e vague, tenue à Angers du 20 au 22 mai 2010 ; ce colloque est publié dans notre collection Archives du féminisme : Christine BARD dir., Les féministes de la 2e vague, PUR, 2012
 

Jeudi 20 mai
Bienvenue : Christine BARD (directrice de la MSH Confluences), Jean-Michel MATZ (directeur du CERHIO-Université d’Angers) et Jean-François SIRINELLI (directeur du Centre d’histoire de Sciences Po)
– 14h00 Michelle PERROT : Conférence inaugurale sur George Sand
– 15h00 Christine BARD (Université d’Angers), Biographie et prosopographie dans l’historiographie du féminisme : bilan et perspectives
– Postérités, sous la présidence de Charles SOWERWINE (Université de Melbourne, Australie)
– 16h00 Máire CROSS (Newcastle University), D’une vague à l’autre : les usages féministes de Flora Tristan
– 16h20 Edith TAÏEB (Paris), La postérité d’Hubertine Auclert

Traces et mémoire
– 16h40 Annie METZ (Bibliothèque Marguerite Durand), Le public de la Bibliothèque Marguerite Durand, 1990-2010
– 17h00 Bénédicte GRAILLES (Université d’Angers), Les raisons du don. L’exemple du Centre des Archives du féminisme (2001-2010)
– 17h20 Hélène FLECKINGER (Université de Paris I), Militer en images. Carole Roussopoulos ou les usages féministes de la vidéo
– 17h40 Diana HOLMES (University of Leeds), Le ‘je’ féministe et le temps qui passe : Colette, Agnès Varda, Nancy Huston
– Evelyne ROCHEDEREUX, les « Belles histoires de la ghena goudou » (Les Temps modernes, 1974)

Soirée festive sur inscription, en présence de Cécile Proust, femmeuses-danseuse

Vendredi 21 mai
Transition d’une vague à l’autre et années MLF

Sous la présidence de Karen OFFEN (Stanford, Etats-Unis)
– 9h00 Sylvie CHAPERON (Université de Toulouse Le Mirail), Simone de Beauvoir d’une vague à l’autre
– 9h20 Evelyne DIÉBOLT (Paris), Les premières militantes du mouvement protestant Jeunes Femmes
– 9h40 Dalila MORSLY (Université d’Angers), Fadela M’Rabet, pionnière du féminisme au seuil de l’Algérie indépendante
– 10h00 Bibia PAVARD (Centre d’histoire de Sciences Po), Qui sont les 343 femmes du manifeste d’avril 1971 ?
– 10h20 Mathilde DUBESSET (IEP Grenoble), Catholiques et féministes : itinéraires de trois femmes à Lyon dans les années 1960-1980

Féministes et syndicalistes
Une table Ronde animée par Françoise THÉBAUD (Univ. Avignon, codirectrice de Clio)
– 11h00 Pascale LE BROUSTER (Université de Paris VII), Une syndicaliste-féministe : le parcours de Jeannette Laot à la CFDT (1961-1981)
– Slava LISZEK, Marie Couette, féministe de la CGT
– Jocelyne GEORGES, Les dirigeantes féministes de la CGT entre 1944 et 1968
– Dominique LOISEAU (ESO Nantes), De la difficulté de s’identifier comme féministe : les responsables syndicales en Pays de Loire aujourd’hui

Féministes dans la vie culturelle
Sous la présidence de Denyse BAILLARGEON (Université de Montréal, Canada)
– 14h00 Fabienne DUMONT, Nil Yalter : confluence des mémoires migrantes, des femmes et des ouvrières
– 14h20 Pauline BOIVINEAU (Université d’Angers), Danseuses contemporaines et féministes ?
– 14h40 Claire BLANDIN (Paris-Est Créteil), Christiane Rochefort, un parcours féministe littéraire et médiatique
– 15h00 Michèle SCHAAL (Indiana University, Bloomington / Frankreich Zentrum der FU Berlin), Marie Darrieusecq et Virginie Despentes : une troisième vague féministe littéraire
– 15h20 Christiane ACHOUR-CHAULET (Université de Cergy Pontoise), Leïla Sebbar, le féminisme à l’initiale d’une écriture et son devenir dans l’œuvre
– 16h40 Françoise PICQ, Féministes des années mouvement et aujourd’hui

17h00 Table Ronde animée par Christine BARD, avec Brigitte BOUCHERON (Bagdam, Toulouse) Thomas LANCELOT (Mix’Cité), Moïra SAUVAGE (Commission Femmes d’Amnesty International) Marie-Thérèse VAN LUNEN-CHENU (Femmes et hommes en Eglise / Genre en christianisme)

18h00, Amphi Germaine Tillion : Fanny BUGNON, Corinne BOUCHOUX (Université d’Angers / Musea), Portraits de féministes dans Musea, musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre
ou
Salle de séminaire Frida Kahlo : Projection d’une sélection d’entretiens avec des féministe contemporaines (Archives du féminisme : Françoise FLAMANT et Hélène FLECKINGER)

Samedi 22 mai. Depuis les années 1990
Sous la présidence d’Elisabeth ELGAN (Södertörn University, Suède)
– 9h00 Laure BERENI (New York University), Penser la dimension transversale des mobilisations féministes : l’espace de la cause des femmes
– 9h20 Annie JUNTER-LOISEAU (Université de Rennes 2), Les politiques territoriales d’égalité : une affaire de femmes engagées
– 9h40 Soline BLANCHARD et Milka METSO (Université de Toulouse Le Mirail), Rue des entrepreneuses : des universitaires féministes à l’épreuve du ‘marché’

Sous la présidence de Sîan REYNOLDS (University of Stirling, Royaume-Uni)
– 10h30 Yves DENÉCHÈRE (Université d’Angers), Les féministes au parlement européen
– 10h50 Lilian MATHIEU (CNRS-ENS Lyon) et Ariane JOSSIN (Centre de recherche sur l’action politique en Europe de Rennes et Centre Marc Bloch de Berlin), Féministes et altermondialistes : le point G au contre-sommet d’Annemasse (2003)
– 11h10 Claude FERAL (Université de la Réunion), Huguette Bello, féministe de La Réunion
– 11h30 Nassira HEDJERASSI (Université de Lille III), Expériences de Groupes de féministes des migrations (forcées) en France années 2000

Animations
– 21 mai :  visite de l’exposition Quand le CAF sort de sa réserve (Bibliothèque Universitaire de Belle-Beille, salle Burgess).
– 22 mai, 15h- 16h30 : Un parcours guidé par une médiatrice vous est proposé au Musée des Beaux-Arts d’Angers sur les représentations des femmes dans les œuvres du musée. Entrée : 4 euros. Sur inscription.
– 21 et 22 : Exposition dans le hall de la MSH (sous la direction de Valérie NEVEU et de Christine BARD, Université d’Angers et étudiants de M2 Bibliothéconomie)

Retour sur le colloque: compte rendu et bilan

L’organisation matérielle a reposé sur la Maison des Sciences Humaines d’Angers, sur le secrétariat du CERHIO (Centre de recherches historiques de l’Ouest) et du Centre d’histoire de Sciences Po, sur l’aide de doctorant.e.s et de l’association Archives du féminisme. Le colloque se situait par rapport à un double anniversaire : les dix ans d’Archives du féminisme (association en convention avec l’Université d’Angers) et les quarante ans du Mouvement de libération des femmes. A la différence des colloques mémoriels organisés cette année sur le sujet, le colloque d’Angers a valorisé les recherches entreprises en sciences humaines et notamment en histoire. Il a aussi montré la nécessité d’ouvrir la notion de féminisme à des courants divers, que le MLF ne résume pas. Il a également choisi une approche originale : celle de la biographie des actrices du mouvement social.

Déroulement du colloque

Le colloque a attiré une forte affluence, l’amphithéâtre Germaine Tillion, de 120 places, étant constamment plein. Une exposition a accompagné le colloque présentant des figures du féminisme (dont les archives sont à Angers) : elle a été réalisée sous la direction de Christine Bard et de Valérie Neveu, avec des étudiants de M2 Bibliothéconomie (Histoire). La Bibliothèque universitaire a mis en évidence son Centre des archives du féminisme par une exposition et un cocktail offert aux participants du colloque pour l’inauguration. Le Musée des beaux Arts a pris en charge, après le colloque, un groupe de participants désireux de découvrir avec une visite guidée thématique, les représentations des femmes dans les œuvres du musée. Le colloque a été entièrement filmé par l’équipe audiovisuelle de l’UFR Lettres. Le colloque « off » a été filmé par Barbara Wolman pour Télédebout.

L’après-colloque

Une émission d’une heure sur France Culture (Emmanuel Laurentin, La Fabrique de l’histoire, le 27 mai 2010) a été consacrée au colloque : Christine Bard en a fait la présentation et trois jeunes intervenantes – Bibia Pavard, Pascale Le Brouster et Claire Blandin – y ont eu la parole, reprenant à l’antenne les principaux éléments de leur communication.

Publication

Les actes du colloque ont été publiés en 2012 dans la collection des PUR Archives du féminisme.

Exposition sur le féminisme, U Angers
Exposition à la MSH
L’exposition a été réalisée par Ariane Dédéban, Hélène Gautreau, Yoann Le Guyader, Laudine Lemancel, Virginie Maurice, Anne Mongodin, Céline Nebouy, Simon Prouteau, Quentin Tinel et Amaury Toulouse (Master 2 pro Bibliothèques) ainsi que Johanne Berlin (Master 2 Histoire) et Karine Dorvaux (Master 1 Histoire) qui ont rédigé les notices et recherché l’iconographie, sous la direction de Valérie Neveu et de Christine Bard. Sophie Martin-Dehaye s’est chargée du graphisme de cette exposition, ainsi que des visuels du colloque, reprenant les couleurs traditionnelles du féminisme, vert et violet.