Bard (C.), Du mythe à l’histoire, ou ce qui relie le soutien-gorge à l’antiféminisme

Lorsque le féminisme radical s’invente aux États-Unis à la fin des sixties, il est immédiatement associé à la contestation du soutien-gorge. Et pourtant, non, les féministes américaines n’ont pas brûlé leurs soutiens-gorges à Atlantic City alors qu’elles venaient perturber le concours de beauté Miss America en septembre 1968. Elles ont simplement jeté dans une « poubelle de la liberté » des soutiens-gorges en même temps que d’autres objets symboliques tels que des chaussures à talons hauts, des ceintures, Play Boy… L’image des « Américaines qui brûlent leur soutien-gorge » traversera pourtant les océans et les générations. Il est même le premier exemple avancé pour démontrer la nature « violente » du mouvement féministe ! Fadela Amara dit ainsi que quand elle regardait « les images de ces femmes qui défilaient en brûlant des soutiens-gorges », son père éteignait la télé. « Chez nous (dans une famille immigrée algérienne), les luttes d’émancipation de la France des années 1970, la liberté sexuelle, le féminisme, on n’en voyait pas les conséquences » [1]. Le feu est très emblématique de ces années 1960 incandescentes où tout brûle : Jimi Hendrix sacrifie sa guitare, les bombes au Napalm pleuvent sur le Vietnam. L’immolation devient un moyen de protestation politique pour les moines tibétains ou encore pour l’étudiant tchèque Jan Palach… Symboliquement, les militants américains anti-guerre brûlent leur carte d’incorporation. Le rapprochement entre ce moyen de protestation, illégal, et l’idée de brûler des soutiens-gorges est d’ailleurs fait par un journaliste, juste avant le concours de Miss America. Et le lendemain, le Times affirme que des soutiens-gorges ont effectivement été brûlés, or, si certaines féministes en avaient bien évoqué la possibilité, elles avaient reculé devant les problèmes de sécurité.

Le « bra-burning », ce non événement, va servir la cause antiféministe. Il sollicite l’imaginaire religieux de l’enfer promis aux pécheresses et du bûcher réservé aux sorcières, mais surtout il ridiculise les militantes, car elle est bien triviale, cette cause du soutien-gorge quand tant de problèmes graves préoccupent la planète…
Ne parlons pas de l’indécence d’une telle exhibition de vêtements destinés à rester cachés. Ce n’est pas la première fois que le féminisme se trouve résumé et déprécié par sa réduction à un problème vestimentaire…
Il s’agit en réalité d’un épisode de la lutte pour la réforme du costume féminin. Des féministes américaines des années 1960 contestent les contraintes vestimentaires. Elles portent plus volontiers le pantalon que les Européennes. Elles apprécient le confort des chaussures plates. Certaines ne portent plus de soutien-gorge et en contestent l’utilité pratique et la fonction symbolique. Les années 1950, très reféminisantes, ont mis au goût du jour les dessous, essentiellement conçus, selon les féministes, pour la satisfaction des fantasmes masculins. Le soutien-gorge rehausse et fait pigeonner la poitrine, dénudée par le décolleté. Cet héritier du corset est parfois inconfortable. Et puis les seins occupent une place considérable dans l’histoire de la beauté féminine, dans l’histoire de l’érotisme, mais aussi dans l’histoire de la symbolique politique (voir nos Marianne) : à vrai dire, les sociétés occidentales sont obsédées par les seins [2]. C’est à cette quintessence de la féminité que les féministes, plus imaginaires que réelles, s’en prennent, niant dans un même élan ce qui fait la séduction de leur genre et la différence des sexes. Car les hommes ne portent pas de soutien-gorge… Le brûler, c’est faire disparaître un élément de la différenciation des sexes, dans un contexte où la lutte contre la jupe imposée dans l’uniforme des high schools est encore d’actualité. On comprend mieux le succès retentissant de cette légende urbaine [3].

 

Christine Bard, « Du mythe à l’histoire, ou ce qui relie le soutien-gorge à l’antiféminisme »
Extrait du Bulletin Archives du féminisme n° 16, sept. 2009.

 

1. Hervé Gattegno, Anne-Cécile Sarfati, Femmes au pouvoir. Récits et confidences, Paris, Stock, 2007, p. 48.

2. Marilyn Yalom, A History of the Breast, New York, Ballantine, 1998.

3. De nombreux sites américains traitent du sujet.