Castan Vicente (F.), Marie-Thérèse Eyquem (1913-1978)

Marie-Thérèse Eyquem (6 septembre 1913 – 8 août 1978) est une figure du renouveau féministe et de l’entrée des femmes dans la vie politique. En 1962, elle prend la tête du Mouvement démocratique féminin (MDF) ; en 1963, Yvette Roudy rejoint le mouvement. Dès lors, les parcours des deux femmes sont liés.

Dans son jeune âge, Marie-Thérèse Eyquem reçoit une éducation catholique et pratique le sport au sein d’un patronage, le Rayon sportif féminin (RSF). Elle est engagée par le RSF en 1931, ce qui aboutit, le 17 août 1940, à sa nomination comme directrice des sports féminins du gouvernement de Vichy. Marie-Thérèse Eyquem ne semble pas avoir été inquiétée à la Libération, et aurait été classée dans la catégorie « n’ayant pas à comparaître » par la Commission d’épuration. Devenue inspectrice, elle progresse dans la hiérarchie jusqu’à devenir inspectrice principale de la Jeunesse et des sports en 1961. En 1956, elle est radiée du RSF, où elle était restée bénévole, en raison d’un mode de vie jugé « scandaleux » [1]. En effet, Marie-Thérèse Eyquem ne « revendique » pas son homosexualité, mais elle la vit librement, sans secret. Cette radiation est peut-être à l’origine de son engagement féministe, comme semble l’indiquer la chronologie des faits.

C’est en effet à la suite de cet épisode que Marie-Thérèse Eyquem s’engage dans le féminisme et entre en politique. En 1962, elle prend la tête du MDF [2], qu’elle dirige jusqu’en 1970, peu avant la disparition du mouvement. Né après Le Deuxième sexe [3] et Maternité heureuse (1956), précédant le MLF, le MDF joue un rôle central dans la formation de la « deuxième vague » du féminisme [4]. Il rassemble des intellectuelles de la gauche non-communiste, constituant une union de la gauche avant l’heure, et s’engage particulièrement pour la contraception et l’égalité dans l’instruction et dans le travail. On compte parmi ses rangs Évelyne Sullerot, cofondatrice du Planning familial, et Colette Audry, intellectuelle qui dirige la collection « Femmes » aux éditions Denoël. Yvette Roudy, qui rejoint le mouvement, décrira plus tard sa rencontre avec la présidente comme « décisive pour [son] engagement politique futur » [5] ; Marie-Thérèse Eyquem devient alors son mentor.

 Ainsi, lorsque Marie-Thérèse Eyquem s’engage à la CIR auprès de François Mitterrand, Yvette Roudy la suit elle, avec la quasi totalité du MDF. Marie-Thérèse Eyquem devient l’une des plus proches amies et collaboratrices du futur président, qui porte leurs idées dans le débat politique. En 1965, leur action volontaire et répétée convainc François Mitterrand de devenir le premier candidat à se déclarer favorable à la contraception ; c’est à la suite de ces élections que le général de Gaulle prend conscience de l’importance de la contraception et charge Lucien Neuwirth de préparer la loi de 1967 [6]. L’événement est donc central, autant dans le parcours de Marie-Thérèse Eyquem que dans l’histoire des femmes. En 1966, Marie-Thérèse Eyquem est nommée ministre de la Promotion féminine dans le contre-gouvernement de François Mitterrand, créant un précédent qui aboutira en 1981 à la nomination d’Yvette Roudy comme ministre des Droits de la femme. Lors des législatives de 1967, Marie-Thérèse Eyquem est chargée de désigner des candidates pour la CIR : elle choisit ses collègues du MDF, qui apprennent à mener une campagne lors de cours du soir dirigés par leur présidente [7]. Parmi elles, Yvette Roudy, qui apprécie cette formation.

Après le congrès d’Épinay, Yvette Roudy, ainsi qu’un certain nombre d’anciennes militantes du MDF, suivent Marie-Thérèse Eyquem dans le nouveau PS. Constatant que la place des femmes ne progresse pas dans le nouveau parti, elles se retrouvent, afin de lutter ensemble pour la promotion des femmes. Dès 1972, Marie-Thérèse Eyquem et Yvette Roudy lancent le débat sur l’instauration de quotas. Cela aboutit, en décembre 1973, à une réforme des statuts préparée par Marie-Thérèse Eyquem, imposant un pourcentage minimum de femmes (10 %) à tous les degrés de l’organisation [8]. En exergue du texte soumis au vote des militants, Marie-Thérèse Eyquem accuse le PS, qui, en termes d’égalité des sexes, « traîne même piteusement la jambe derrière son principal partenaire du programme commun de gouvernement, le PCF » [9]. Les quotas, adoptés, permettent à Marie-Thérèse Eyquem de devenir en 1975 la première femme secrétaire nationale du PS [10] alors chargée des relations avec les organismes associés, tandis que Denise Cacheux et Yvette Roudy prennent en charge les questions concernant les femmes. Le principe des quotas, adopté par le PS dans les années 1970, n’est pas étranger à l’adoption de la loi dite de la « parité », le 6 juin 2000.

Ainsi, les destins de Marie-Thérèse Eyquem et Yvette Roudy sont-ils étroitement liés, même au-delà de la mort : en effet, Yvette Roudy pense devoir sa nomination de ministre des Droits de la femme en partie au décès de Marie-Thérèse Eyquem. À propos de la dureté du métier de politique, usant physiquement et nerveusement, elle écrit : « Marie-Thérèse par exemple nous a quittés trop tôt, moi je suis tombée sans doute au bon moment » [11].

Décédée en 1978 d’un cancer, Marie-Thérèse Eyquem n’organise pas sa postérité : elle ne prépare ni ne dépose ses archives. A-t-elle été prise par le temps ? A-t-elle modestement estimé que son action ne vaudrait pas d’être étudiée ? Ce silence est caractéristique des premières femmes politiques, qui font preuve d’une « réserve exagérée » [12]. Yvette Roudy constitue une exception [13]. Elle a confié une grande partie de ses archives au Centre des Archives du féminisme. De plus, les politiques mémorielles en faveur de ces femmes sont rares, à droite comme à gauche. Dans le cas de Marie-Thérèse Eyquem, cet oubli se double de celui des autres structures dans lesquelles elle a milité. Yvette Roudy fait à nouveau exception : en tant que ministre des Droits de la femme entre 1981 et 1986, elle rend hommage aux femmes politiques, et notamment à Marie-Thérèse Eyquem, de manière symbolique, par des expositions ou des diffusions d’affiches [14]. Le fonds Yvette Roudy constitue donc une ressource indispensable à toute recherche sur Marie-Thérèse Eyquem, permettant d’éclairer l’action de son aînée au sein du MDF, de l’union de la gauche, et enfin du PS.

 
Florys Castan Vicente, « Marie-Thérèse Eyquem : femme politique, féministe, et « mentor » de la ministre des Droits de la femme : un usage du fonds Yvette Roudy »
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 15, déc. 2008
Résumé d’un mémoire de master couronné par le prix Maitron.

 

[1] Jean-Marie Jouaret, Petite histoire partielle et partiale de la Fédération sportive te culturelle de France, 1948-1998, 2 vol., éd. de la FSCF, 2006.

[2]Des travaux récents tendent à prouver que M.-T. Eyquem aurait elle-même fondé le MDF. Voir à ce sujet Sophie Pépin, Le Mouvement démocratique féminin : un mouvement de femmes avant le mouvement des femmes (1962-1971), mémoire de master 2 sous la dir. de Philippe Rygiel, U. Paris I Panthéon-Sorbonne, Centre d’histoire sociale du XXe s., juin 2008.

[3]Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949.

[4]Sylvie Chaperon, Les années Beauvoir, 1945-1975, Paris, Fayard, 2000.

[5]Yvette Roudy, À cause d’elles, Paris, Albin Michel, 1985.

[6]Entretien d’Yvette Roudy avec Sophie Pépin et Florys Castan-Vicente, le 7 janvier 2008.

[7]Mariella Righini, « L’école du soi des candidates », Le Nouvel Observateur, 22 février 1967, p. 26-29 (CAF, fonds Yvette Roudy, 5 AF 118).

[8]CAF, fonds Yvette Roudy, 5 AF 8.

[9]Ibid.

[10]Avec Edith Cresson.

[11]Yvette Roudy, La femme en marge, Paris, Flammarion, coll. La rose au poing, 1975, préf. de François Mitterrand, 240 p.

[12]Christine Bard, Les femmes et le pouvoir. Les premières femmes au gouvernement (Francen 1936-1981), www.histoire-politique.fr, consulté le 14 juin 2007.

[13]Christine Bard, Annie Metz, Valérie Neveu (dir.), Guide des sources de l’histoire du féminisme de la Révolution à nos jours, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.

[14]CAF, fonds Yvette Roudy, 5 AF 320 : affiche du Ministère des Droits de la femme. Femmes d’Aquitaine en marche… 1986, couleur, 28×100. Réalisation : Fried, Hidalgo, Faugeras, Biscaye Conseil. Affiche sur les femmes d’Aquitaine avec photographies et courts textes sur Y. Roudy et M.-T. Eyquem. On peut y voir un hommage d’Y. Roudy à M.-T. Eyquem.