Les clivages des féministes françaises face à la question coloniale (années 1920-1930)

Cet article est le texte d’une intervention à la journée d’étude « Introduction aux archives asiatiques » organisée le 24 octobre 2014 par le CODHOS (Collectif des Centres de documentation en histoire ouvrière et sociale), dont l’association Archives du féminisme fait partie[1]. Cette journée a été l’occasion de présenter quelques fonds conservés dans les trois bibliothèques-centres d’archives associés dans le CA d’Archives du féminisme[2] : ces fonds concernent plus spécialement l’Indochine dans les années 1920-1930 et donnent un aperçu de la position des mouvements féministes français à cette époque face à la politique coloniale.

 

Les États Généraux du Féminisme de 1931

En 1931, l’Exposition coloniale internationale, qui se tient sur le site du bois de Vincennes de mai à novembre, attire plus de 30 millions de visiteurs. C’est dans la salle des Congrès de cette exposition que le Conseil national des femmes françaises (CNFF), fédération d’associations féministes et d’œuvres féminines créée en 1901, organise la troisième session des États Généraux du Féminisme, les 30 et 31 mai. Comme les années précédentes, son objectif est d’« établir le programme minimum de réformes que les femmes [s’attacheront] à faire aboutir le jour où le droit de vote leur [sera] accordé »[3]. Les sessions de 1929 et 1930, qui portaient sur le travail, l’éducation, la vie économique en France, n’avaient guère eu d’écho. En revanche, organisée dans le cadre de l’Exposition coloniale, cette session ne pouvait pas rester totalement ignorée. Pour le CNFF c’est l’occasion de montrer « l’union des Françaises de la métropole et des femmes qui, sur les terres les plus lointaines, apportent à la colonisation française le concours inestimable de leurs intelligentes initiatives, de leur persévérante activité » (déclaration du CNFF à l’ouverture de la séance[4]).

Les organisatrices de ces États généraux adhèrent donc totalement aux objectifs de l’œuvre coloniale ; mais elles souhaitent faire, à cette occasion, des propositions concrètes au sujet des femmes et des enfants des populations « indigènes » qui, jusqu’ici, n’ont pas été au centre des préoccupations des différents gouvernements. Pour cela, les responsables du CNFF (Ghénia Avril de Sainte-Croix, Marguerite Pichon-Landry, Cécile Brunschvicg, …) ont fait appel à des femmes qui vivent ou ont longtemps vécu dans les colonies – des filles ou épouses (souvent les deux) d’administrateurs ou d’officiers, des religieuses, des infirmières -, en leur demandant de réaliser des enquêtes et d’établir des rapports les plus précis possible.

Ces États généraux s’organisent en deux grandes parties : d’une part le bilan de ce que les Françaises ont déjà réalisé dans les colonies (le rôle des femmes médecins, des femmes missionnaires, les œuvres sociales, etc.) ; d’autre part l’analyse de la situation de « la femme indigène » : situation légale et morale, situation économique, éducation de l’enfant indigène, avec un rapport sur chaque région (Afrique occidentale, équatoriale, Madagascar, Afrique du nord, Asie et Océanie – l’Asie représentant environ un tiers des interventions). Dans l’ensemble les « femmes de terrain » (médecins, infirmières, missionnaires) abordent davantage les vrais problèmes, certaines même se posent des questions – tandis que le discours des femmes d’administrateurs ou d’officiers est souvent assez « langue de bois »…

L’étude de ces États généraux trouve un complément très utile dans les archives de Cécile Brunschvicg, conservées au CAF à Angers[5].

 

Les archives de Cécile Brunschvicg

Cécile Brunschvicg (1877-1946) est bien connue comme étant l’une des trois femmes nommées sous-secrétaires d’État du gouvernement Blum en 1936. Mais elle fut aussi une grande militante féministe dont les activités ont commencé bien avant cette nomination. Dès 1909, en effet, elle participe à l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF) – elle en devient secrétaire générale en 1910 puis présidente en 1924 –, ainsi qu’à la section Travail du CNFF, qu’elle préside depuis 1915. Sans oublier le journal La Française, qu’elle dirige à partir de 1926.

Dans le chapitre « Éduquer les femmes indigènes » de sa thèse, Cécile Formaglio explique que cette question est pour Cécile Brunschvicg une « cause annexe » mais qu’elle s’inscrit directement « dans sa volonté d’œuvrer pour l’amélioration de la condition sociale des femmes » : ainsi, dès 1929, elle propose à l’UFSF « d’étudier de très près toutes ces questions féminines aux colonies », se rendant elle-même en Algérie début 1931. Et l’on trouve dans ses archives plusieurs lettres sur cette question, dans les échanges avec les rédactrices ou les lectrices de La Française, ainsi que de nombreux articles dans ce journal[6]. Si elle ne présente pas de communication aux États généraux de 1931, son nom figure néanmoins à plusieurs reprises dans les débats qui suivent chaque rapport, notamment lors de la présentation des motions ou vœux soumis au vote de l’assemblée.

Comme toutes les autres participantes à ces États généraux, Cécile Brunschvicg croit beaucoup à la « mission civilisatrice de la colonisation ». Elle fait partie du courant « féministe réformiste » qui milite pour l’amélioration progressive de la condition des femmes et concentre ses efforts sur les réformes juridiques : « un féminisme bourgeois et respectable mais néanmoins ouvert aux bonnes volontés », selon les termes de Cécile Formaglio[7].

 

La Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL)

Ce courant « féministe réformiste », même s’il est alors très majoritaire, ne rassemble cependant pas l’ensemble des féministes de cette époque. Ce dont témoignent notamment les archives de Gabrielle Duchêne (1870-1954), militante féministe et pacifiste, conservées à la BDIC. Il faut citer plus particulièrement, dans ce fonds très volumineux, les dossiers de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, fondée en 1919 à Zurich. Cette Ligue fait suite, au lendemain de la guerre, au Comité international des femmes pour une paix permanente, né au congrès de La Haye en 1915 : aucune Française n’a pu y participer mais quelques féministes, dont Gabrielle Duchêne, signent tout de suite un manifeste de soutien – alors que la très grande majorité des féministes a, dès le début de la guerre, rejoint « l’Union sacrée ». Avec quelques autres militantes Gabrielle Duchêne crée la section française de ce Comité international, plus connue sous le nom de Comité de la rue Fondary (il se réunit dans un petit pavillon de cette rue, loué par elle). Ce qui lui vaut d’être exclue de ses fonctions de présidente de la section Travail du CNFF, remplacée par Cécile Brunschvicg. Le Comité de la rue Fondary devient en 1919 la section française de la LIFPL, Gabrielle Duchêne en étant la présidente et Jeanne Halbwachs-Alexandre la secrétaire générale[8].

On peut donc parler de « clivages » entre féministes sur la question de la guerre et de la paix. Clivages que l’on retrouve également sur la question du colonialisme, comme on le constate en parcourant les archives de Gabrielle Duchêne[9]. Dans une lettre de 1925 au Président du Conseil Paul Painlevé, par exemple, la section française de la LIFPL rappelle qu’elle s’est « toujours prononcée contre toute politique de conquête coloniale, la jugeant d’ailleurs propre à exaspérer les appétits des impérialismes rivaux » et qu’elle a « toujours demandé que les populations indigènes des colonies de tous les pays soient représentées à la Société des Nations ».

On trouve également très régulièrement, dans les lettres de la LIFPL aux autorités comme dans les rapports d’activités et les résolutions de ses congrès, des prises de position sur « les droits des indigènes », la réaffirmation du principe du « droit des peuples de disposer d’eux-mêmes », ou encore la demande d’amnistie « en faveur de tous les accusés et condamnés politiques », notamment « pour tous les Annamites condamnés pour délits politiques ». Le 5e Congrès international de la LIFPL, qui se tient à Dublin en 1926, a ainsi pour thème « L’impérialisme économique et colonial » et adopte la résolution suivante : « Nous n’oublions jamais qu’à l’origine de toute colonie est un acte de conquête et qu’ainsi la souveraineté d’une métropole n’est jamais fondée en droit. » 

Et, en 1927, la section française de la LIFPL organise durant deux semaines, à Gland (Suisse), une école d’été (ouverte aux hommes) sur le thème : « Rapports des Races blanches et des Races dites de couleur aux Colonies », qui se termine par cette résolution : « Les membres du Cours de vacances organisé à Gland par la LIFPL (…) estiment que le régime colonial, né de la violence et de l’impérialisme économique, est contraire à leur idéal de paix et de liberté ; ils veulent travailler à sa disparition et à l’extension, aux races de couleur, du droit des peuples à disposer librement d’eux-mêmes. »

 

Deux déléguées de la LIFPL en Indochine et en Chine

La LIFPL décide alors d’envoyer deux déléguées en Indochine et en Chine, Camille Drevet, de la section française, et Edith Pye, de la section anglaise. Dans une brochure publiée à son retour en 1928, Les Annamites chez eux, Camille Drevet s’efforce d’expliquer le plan de travail de ce voyage : « Il ne s’agit pas seulement d’apporter aux femmes d’Indochine l’expression de la sympathie fraternelle des femmes d’Occident. Nous devons agir comme déléguées d’une Ligue qui s’est déclarée nettement contre toute oppression. […] Les tares du régime colonial sont communes à toutes les formes de colonisation actuelles. Mais, membre de la Section française, je n’oublie pas que l’Indochine est une colonie française et que nous devons chercher dans quel esprit la France a colonisé[10]. »

Répondant par avance à ceux qui seraient tentés de l’accuser « de négliger l’immense effort français », Camille Drevet dénonce le sort des enfants « indigènes » : les établissements secondaires « sont surtout réservés aux Français, aux fils de naturalisés et de gens bien vus du gouvernement. […] Un décret ne suffit pas pour trouver les écoles et les maîtres nécessaires aux 7/8e des enfants jusqu’ici laissés hors de l’école » ; ou encore la situation des travailleurs annamites (aussi bien hommes que femmes) : « Quand les intérêts économiques d’un pays sont entre les mains d’un petit groupe de financiers, quand on vit sous le régime des concessions, des privilèges, on ne saurait parler de justice sociale. » Et elle conclut ainsi son voyage, dans le bulletin de la LIFPL : « En face de l’intérêt de quelques hommes, la masse des peuples se relève lentement. L’opinion publique s’éveille. L’heure des peuples approche. […] Les femmes de tous les pays ont besoin de s’unir. […] Grâce à vous, chères camarades de tous pays, nous avons beaucoup vu, beaucoup appris. Puissent ces connaissances que j’ai acquises par vous aider votre travail international ![11] » Elle fait adopter ensuite, par le Comité exécutif international de la LIFPL d’avril 1930, la création d’une Commission permanente pour les questions coloniales (elle-même et Madeleine Rolland en sont membres au titre de la section française).

On ne peut clore cette rapide présentation sans évoquer une question très présente dans toutes les activités des féministes à cette époque : l’alcool et l’opium. La LIFPL organise par exemple en 1930 une conférence internationale contre l’opium. Dans son rapport, Camille Drevet explique que si la France, signataire des conventions internationales contre l’opium, a pris certaines mesures en France, le régime est tout autre dans les colonies : « Avant l’occupation française, on fumait peu l’opium en Indochine. Depuis le système colonial, le nombre des fumeurs a beaucoup augmenté. En 1904, le régime de Régie directe fut établi. Aujourd’hui les revenus de cette régie forment une part importante des revenus de la Colonie. » Et elle ajoute : « L’opium est-il nocif ? Comment peut-on l’interdire en France et l’encourager en Indochine ? […] On prépare à Paris l’exposition coloniale. Je doute fort qu’on y voit dans le pavillon de l’Indochine une fumerie d’opium ! Ce serait un spectacle instructif pour beaucoup de Français qui ignorent tout de la colonisation[12]. »

Mais les États généraux du féminisme organisés par le CNFF pendant cette Exposition coloniale se contentent, eux, d’émettre sur cette question un vœu très « neutre » : « Considérant les ravages causés dans nos colonies par l’alcool et les drogues, les États Généraux du féminisme demandent : une restriction immédiate et une sévère limitation des débits d’alcool et d’opium. »

Il est donc préférable de parler, comme le fait Christine Bard[13], « des » féminismes, plutôt que « du » féminisme.

[1]    Les actes de cette journée d’étude, ainsi que ceux des journées d’étude précédentes organisées par le CODHOS (« Archives africaines », 2010, et « Archives algériennes », 2012) sont publiés dans le numéro 44 (2014) de la revue Migrance éditée par l’association Génériques, organisme dédié à l’histoire et la mémoire de l’immigration en France.

[2]    Le Centre des archives du féminisme (CAF) à la BU d’Angers, la Bibliothèque Marguerite Durand à Paris, et la BDIC à Nanterre.

[3]    Cité par Régine Goutalier, « Les États généraux du féminisme à l’Exposition coloniale, 30-31 mai 1931 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 36 n° 2, avril-juin 1989.

[4]    États généraux du féminisme, 30-31 mai 1931, Paris [compte rendu des séances du congrès], Paris, CNFF, 1931, 172 p. Ce rapport est consultable au Centre des archives du féminisme, dans le fonds du CNFF (2 AF 21) et à la Bibliothèque Marguerite Durand, sur microfilm (CON FEM mf).

[5]    Le fonds Cécile Brunschvicg, très volumineux (plus de 10 mètres linéaires) est le premier fonds inventorié au CAF, classé 1 AF. Il a fait l’objet d’une thèse, publiée en 2014 : Cécile Formaglio, « “Féministe d’abord” : Cécile Brunschvicg (1877-1946) », Presses universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 334 p.

[6]    Cécile Formaglio, op. cit., pp. 140-146.

[7]    Cécile Formaglio, op. cit., p. 47.

[8]    Pour toute cette période, voir notamment Christine Bard, Les filles de Marianne. Histoire des féminismes, 1914-1940, Paris, Fayard, 1995.

[9]    Les archives de Gabrielle Duchêne (plus d’une centaine de cartons d’archives au total) s’arrêtent en 1940. Elles ont été recueillies par la BDIC dans les années 1970, en plusieurs étapes, et sont classées à différentes cotes. Le fonds de la LIFPL représente 20 cartons : Congrès internationaux de la LIFPL, F delta res 205 (3 cartons) ; Comités exécutifs internationaux, F delta res 206 (4) ; Vie internationale, F delta res 207 (9) ; Section française, F delta res 208 (4).

[10]  Camille Drevet, Les Annamites chez eux, Paris, 1928, 32 p.

[11]  Camille Drevet, « Réflexions sur mon voyage », Pax International. Bulletin mensuel de la LIFPL, 3année n° 8, juillet 1928. Camille Drevet fut ensuite secrétaire internationale de la LIFPL, du Congrès de Prague, en 1929, au Congrès de Grenoble, en 1932.

[12]  LIFPL. Conférence internationale contre l’Opium et les Drogues nocives, Genève, 28-29 avril 1930 (Archives Gabrielle Duchêne, BDIC).

[13]  Christine Bard, Les filles de Marianne, op. cit.