Gallot (F.), Les ouvrières depuis 1968 : quelles ressources à la BDIC ?

Si plusieurs sociologues [1] se sont intéressées aux conditions de travail et aux luttes des ouvrières, peu de travaux ont entrepris d’étudier les discours sur ces ouvrières en lien avec leurs conditions matérielles ainsi que la façon dont elles intègrent ou subvertissent les normes de genre, des années 68 aux fermetures des entreprises du début des années 2000. De différentes façons, les ressources de la BDIC sont déterminantes pour cette recherche.

Les ressources écrites de Mémoires de 68

L’association Mémoires de 68 a versé à la BDIC des documents qu’elle s’était chargée de récolter sur la période des années 68 et qu’elle a contribué à classer et répertorier [2]. Parmi les documents disponibles, les archives des Cahiers de mai, nom d’un collectif et d’un périodique du début des années 68, rassemblent un index de l’ensemble des articles parus dans le périodique, des courriers militants ainsi que divers documents par secteurs d’intervention (textile, distribution/grands magasins, bureaux/services, LIP, Moulinex, …). Les archives concernant le textile ont donné lieu à un premier article dans la revue Clio. Histoire, femmes et sociétés [3]. À signaler également, le Journal d’un groupe d’ouvrières, Montpellier, 1967-1968 [4], dans lequel ces ouvrières reviennent sur leurs conditions de travail et les grèves de 1968.

Les ressources audiovisuelles

Dans Sauf la lutte, Catherine Trefousse fait le « portrait de quelques femmes qui se sont battues pour la survie de l’entreprise Moulinex, de 1997 à 2002 ». Dans Mon travail, c’est capital, les réalisateurs-trices [5] reviennent sur la reconversion d’ouvrières et d’un ouvrier de l’entreprise après la fermeture du site Moulinex de Mamers, dans la Sarthe. Ces deux films construisent des discours spécifiques sur les ouvrières qu’il est intéressant d’étudier. Par ailleurs Monique et Jacqueline et Marcel, de Carole Roussopoulos, évoquent de deux façons différentes la place des femmes dans la lutte de LIP. Enfin, Ouvrières du Monde, de Marie-France Collard, s’intéresse à la délocalisation de l’entreprise Levi’s en Turquie, aux Philippines et en Indonésie et à ses implications sur les ouvrières.

Les périodiques

Parmi les journaux féministes des années 1970,Femmes travailleuses en lutte et Les Pétroleuses évoquent à plusieurs reprises les ouvrières, qu’il s’agisse de leurs luttes, de leurs conditions de travail ou de leurs vies quotidiennes. Souvent, ces périodiques cherchent à donner la parole aux ouvrières. Les rédactrices vont à leur rencontre et retranscrivent leurs propos, parfois presque intégralement. Plus tard, Les Cahiers du féminisme optent aussi pour ce type de présentation. Sans doute, le raisonnement des militantes est de considérer qu’il n’y a personne de mieux placé que les ouvrières pour parler de ce qu’elles vivent. De nombreux articles sont ainsi ponctués de citations de Nicole, Maguy, Martine, etc. Le simple usage des prénoms permet une certaine familiarité avec les lecteurs-trices : on se sent plus proche encore de ces ouvrières auxquelles les Cahiers du féminisme donnent la parole.

Les sources imprimées

Parmi les ressources de la BDIC, certaines sources imprimées présentent un grand intérêt.  Par exemple, deux ouvrages reviennent sur la fermeture des usines LU au début des années 2000 [6]. Des témoignages évoquent à la fois les impacts de l’annonce du licenciement sur les ouvrières et la lutte contre la fermeture, mais aussi les conditions de travail de ces femmes.

Les ouvrières sont donc finalement présentes partout et nulle part à la fois. Elles se situent à l’intersection du mouvement des femmes et du mouvement ouvrier traditionnel, sont tantôt au travail, tantôt en lutte, tantôt en reconversion, et c’est l’ensemble de ces aspects que les archives de la BDIC permettent d’envisager.

Fanny Gallot, « Les ouvrières depuis 1968 : quelles ressources à la BDIC ? »
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 18, décembre 2010.
Intervention de Fanny Gallot à la journée d’étude organisée par la BDIC, le 10 mai 2010, pour présenter les archives du Mouvement de libération des femmes conservées à la BDIC. Elle a soutenu sa thèse d’histoire en 2012 : « Les ouvrières, des années 1968 au très contemporain : pratiques et représentations ».

Notes

[1] Danièle Kergoat, Les ouvrières, Paris, Le Sycomore, 1982 ; Margaret Maruani , Les syndicats à l’épreuve du féminisme, Paris, Syros, 1979.

[2] Mémoires de 68. Guide des sources d’une histoire à faire, Lagrasse, Verdier, 1993.

[3] Fanny Gallot, « La “crise de nerfs”, de la souffrance à la résistance ? », Clio, n° 29, 2009, 68’, révolutions dans le genre ?

[4] Fonds Cahiers de mai, F delta res. 578/14.

[5] Marie-Pierre Brêtas, Raphaël Girardot et Laurent Salters.

[6] Monique Laborde, Anne Gintzburger, Dehors les P’tits Lus. Chronique d’une usine sacrifiée, Flammarion, 2005 ; Jean-François Courtille, Les biscuits de la colère, Les Points sur les i éditions, 2004.