Pavillard (A.-M.), Mémoires de 68 à la BDIC

La BDIC est dépositaire d’un grand nombre des fonds recensés dans le guide des sources Mémoires de 68 [1] établi au début des années 1990 par l’association du même nom, en collaboration avec la BDIC. Ces archives ne se limitent pas aux deux mois célèbres de mai et juin, ni même à l’année 1968, mais couvrent la décennie 1965-1975. On y trouve ainsi un certain nombre de « traces » du mouvement féministe qui a émergé dans la foulée de Mai 68. Signalons ici quelques-uns de ces documents susceptibles de servir à l’étude de la « deuxième vague » du féminisme.

La lutte pour le droit à l’avortement

Les 67 cartons qui constituent le fonds de la Gauche prolétarienne (GP), déposé en 1990 à la BDIC, proviennent des « archives centrales » de cette organisation maoïste ou d’archives de militants particuliers. Parmi celles-ci, deux cartons « Avortement et MLAC », qui portent simplement l’indication « Don Alain Landau ». On sait peu de choses de ce donateur, si ce n’est qu’il était médecin et fut un militant très actif du MLAC dans le 14e arrondissement de Paris. Ce dossier apporte un éclairage particulièrement intéressant sur l’histoire du MLAC[2] pour les années 1973-1974, plus particulièrement sur une partie des groupes du MLAC (Cote : F delta Rés. 576/5/12/1 et 2).

 On y trouve notamment :

♦ Ÿplusieurs écrits, dactylographiés ou manuscrits, sur la technique d’avortement par aspiration (méthode Karman) et celle du « déclenchement » (pour les femmes enceintes de plus de 8 semaines), mais aussi toutes les adresses des hôpitaux auxquels les femmes peuvent s’adresser en Angleterre pour avorter.

♦ Ÿle récit de plusieurs actions menées dans des hôpitaux : au Centre hospitalier d’Eaubonne, où 78 membres du personnel ont signé un texte déclarant qu’ils avaient pratiqué des avortements en milieu hospitalier et qu’ils continueraient à en faire ; à l’Hôpital international de l’Université de Paris, où une assemblée générale du personnel avait délégué un groupe de 7 personnes pour pratiquer collectivement un avortement dans une salle de l’hôpital, sous la responsabilité d’un médecin, le 8 février 1974. Action suivie peu de temps après par le licenciement pour « faute lourde » de trois des membres de ce groupe et par une déclaration du ministre de la Santé Michel Poniatowski annonçant que des poursuites étaient engagées. Ce qui déclencha aussitôt une forte mobilisation : mise en place d’un Comité de soutien aux 3 travailleurs licenciés, déclaration de 70 collègues se disant solidairement responsables de cet acte, lettre ouverte aux médecins, pétition à l’initiative du Planning familial et du MLAC, puis organisation d’un autre avortement, le 4 mai, dans le cabinet du chef du service de gynécologie de l’hôpital et en sa présence, sous la protection des membres du Comité de soutien, l’objectif étant d’obtenir la réintégration des 3 licenciés et de « faire aboutir la lutte en faveur de l’avortement libre et gratuit à l’hôpital ».

 ♦ Ÿle bulletin Avortement et vie quotidienne, bulletin ronéoté paru assez régulièrement (environ 3 numéros par mois) pendant une dizaine de mois (n° 1, 28 novembre 1973-n° 29, non daté ; le n° 28 est daté du 12 août 1974), avec un nombre de pages variable, de deux ou trois à une vingtaine. Il s’agit d’un « bulletin de liaison » de groupes de quartier du MLAC « où les avortements étaient pratiqués par des non-médecins » et qui éprouvaient le besoin d’échanger leur expérience de quartier « afin de parler de problèmes concrets concernant notre pratique et la façon dont nous pouvons dépasser le simple problème de l’avortement », qui n’est « qu’un des aspects de la vie quotidienne » (Avortement et vie quotidienne, n° 2, 06/12/73). Ces groupes (principalement les groupes MLAC du 12e, 13e, 14e, 18e, 19e, 20e, de Colombes, Montreuil, Nanterre, Saint-Denis, Issy-les-Moulineaux et, lors de coordinations nationales, ceux de Lille, Roubaix, Orléans, …) défendaient notamment la pratique de l’avortement de façon autonome par des non médecins, avec la méthode Karman, tandis que d’autres groupes ou courants, au sein du MLAC, voulaient que « la pratique d’avortements parallèle » garde sa valeur « d’exemplarité », « contestataire », sinon elle risquait de « devenir une assistance publique sauvage assumant les carences du système social » (« Document du MLF … pour réflexion !!! », in Avortement et vie quotidienne, n° 9, 31/01/74).

♦ Ÿà signaler également quelques tracts ou brochures sur la contraception, et plusieurs versions, manuscrites ou dactylographiées, de ce qu’on peut supposer être un projet de pièce de théâtre : « Z’aviez qu’à faire attention », accompagné de textes de chansons sur l’air des Dalton et de Lili Gribouille

La Gauche prolétarienne et le MLF

 Dans le fonds de la Gauche prolétarienne on trouve aussi un dossier « Femmes » (cote F delta Rés. 576/5/6). Dossier assez mince mais qui montre bien que cette organisation fut elle aussi, comme la plupart des groupes d’extrême gauche, « bousculée » par le mouvement des femmes : « Il faut prendre en main ces problèmes ; et, en particulier, qu’on commence à balayer dans notre chambre : toutes les camarades, faits à l’appui, ont démontré qu’elles étaient opprimées dans l’organisation », peut-on lire dans un texte interne intitulé « Ce qu’un homme peut faire, une femme peut le faire », qui appelle à « mener la lutte idéologique au sein de l’organisation » en commençant par lutter « contre l’idéologie « loulous à gros bras » » (texte daté à la main de 1971). Mais, heureusement, le Grand Timonier avait déjà indiqué la voie à suivre : « Nous avons compris que, comme a dit Mao, les Chinois ont trois montagnes à soulever et que les femmes en ont une quatrième : la domination du mari », explique un « Rapport d’enquête sur le travail avec les femmes et sur l’avortement à Mantes la Jolie » en février 1973.

Les luttes des femmes dans les entreprises

Sur cette question on trouve des documents très intéressants dans différents fonds : dans le fonds LIP, bien sûr, mais aussi dans celui des Cahiers de Mai (avec des dossiers sur les grands magasins, sur la grève d’avril 1973 à La Redoute, à Roubaix, sur celle de mars 1974 à Moulinex, ou encore le journal d’un groupe d’ouvrières d’une entreprise de câblage et soudure à Montpellier en 1967-1968), et dans quelques autres.

 Les inventaires de ces fonds sont consultables sur le site de la BDIC, dans la base Archives : Calames.

 Pour terminer nous citerons des tracts du groupe « MLAC Nanterre fac » et une brochure du groupe « MLF Nanterre » [3] et nous lançons un appel à toutes les lectrices (et lecteurs) : si vous étiez étudiante ou personnel de la fac de Nanterre dans les années 1970, ou si vous connaissez des personnes qui l’ont été et qui ont conservé des tracts ou tout autre document de cette époque, ces archives intéressent la BDIC, contactez-nous. Merci d’avance !

Anne-Marie Pavillard, « Mémoires de 68 à la BDIC ».
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 14, septembre 2008.

Notes

[1] Mémoires de 68. Guide des sources d’une histoire à faire, Lagrasse, Verdier, 1993.

[2] MLAC : Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, fondé en avril 1973 (qui prend aussi le nom de Mouvement de libération de l’avortement et de la contraception).

[3]  Le groupe MLF Nanterre revendiquait notamment « Une crèche à Nanterre » pour les enfants du personnel et des étudiants : question toujours d’actualité, qui a été abordée récemment au CA de l’université, car cette crèche n’a jamais vu le jour…