Françoise Seligmann (2013)

Par Christine Bard.

Françoise Seligmann est morte le 27 février 2013 à Paris, à l’âge de 93 ans. Le même jour que Stéphane Hessel. Elle est restée jusqu’à la fin de sa vie une « indignée » mais aussi une femme engagée : résistante (engagée au sein de Combat dès 1941), socialiste (membre du secrétariat national du PS entre 1981 et 1992), militante de la Ligue des Droits de l’Homme (fondatrice de la revue Après demain). Ces dernières années, elle avait publié ses mémoires, Liberté, quand tu nous tiens…, et créé une fondation, portant son nom associé à celui de son mari, Françoise-Gérard Seligmann, finançant des projets concernant les quartiers difficiles et la lutte contre le racisme.

Le féminisme pour Françoise Seligmann était un héritage plus qu’un engagement, finalement peu fréquent pour les femmes de sa génération qui ont connu le « creux de la vague ». C’est avec Yvette Roudy que nous l’avions vue arriver à Angers pour l’inauguration du Centre des archives du féminisme, en 2001. Plusieurs interventions planifiées se succédaient sur les premiers fonds d’archives, ceux de Cécile Brunschvicg, du Conseil national des femmes françaises. Et nous vîmes Françoise Seligmann se lever, se diriger vers la tribune avec une valise marron en main. Elle nous apportait les archives de sa mère.

«Tout» tenait dans cette petite valise démodée, de celles qui se faisaient il y a un demi-siècle. L’émotion accompagna ce don précieux.

La mère de Françoise Seligmann s’appelait Laure Beddoukh. Née à Oran en 1887, elle s’installa à Marseille où elle fut entre les deux guerres une ardente militante féministe, inondant la presse locale de ses feuillets où elle défendait notamment le travail féminin, source d’une essentielle indépendance. La jeune féministe le savait d’expérience, elle qui devait pourvoir à ses besoins et à ceux de sa fille Françoise (née en 1919), sans l’aide du père de l’enfant, officier dans l’armée coloniale. Laure Beddoukh créa en 1912 la section locale de l’Union française pour le suffrage des femmes, et l’anima jusqu’en 1940, devenant assez proche de la Parisienne Cécile Brunschvicg.

Les archives des deux amies allaient ainsi se côtoyer dans les compactus de la bibliothèque universitaire d’Angers. La différence de volume des deux fonds ne tient pas seulement à celle des activités de l’une et de l’autre, le destin de Cécile Brunschvicg fut national, et même international, celui de Laure fut plus modestement local. Ce sont aussi les persécutions antisémites qui en les frappant différemment en décidèrent. Le bureau de Cécile Brunschvicg fut vidé par les nazis en 1940. Le retour de ses archives se fit soixante ans plus tard. Laure Beddoukh, elle, perdit tout sans retour. Raflée en janvier 1943, elle échappa in extremis au départ du train. Elle passa le reste de l’Occupation dans une ferme du Massif Central et écrivit sur un cahier le récit de ces jours tragiques. Dans les archives de la mère de Françoise Seligmann se trouve un autre document, lui aussi émouvant : un roman qui ne trouva pas d’éditeur, et racontait le devenir d’élèves passées par la même école professionnelle pour filles (Madame ou les jeux du destin, tapuscrit inédit). Laure Beddoukh s’essaya en effet à l’écriture après 1945. Elle vécut avec sa fille à Paris, jusqu’à son décès en 1970.

Les archives de Laure Beddoukh qui ont déjà inspiré des travaux d’étudiants et continueront à être consultées ont été reconditionnées. Que faire de la valise, qui encombrait la bibliothèque ? Il était impensable pour moi qu’elle aille à la poubelle. Je l’ai donc gardée. Cette valise vieillotte, qui ressemble à un accessoire de théâtre, est un puissant signifiant. Elle témoigne d’une histoire tragique qui a brisé des vies innombrables en même temps qu’elle porte les valeurs de la résistance et d’une mémoire qui triomphe des destructions. Elle a contenu l’un des plus petits fonds du Centre des archives du féminisme (0,3 mètres linéaires) qui n’est pas, on l’aura compris, le moins important.

 
Christine Bard. « Françoise Seligmann (1919-2013), fille de Laure Beddoukh ». Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 21, décembre 2013.