Rita Thalmann (2013)

Par Michelle Perrot.

Rita Thalmann (1926-2013) est morte à l’hôpital Saint-Joseph, à Paris, des suites d’une leucémie inguérissable, le 18 août 2013. Je l’avais vue quelques jours auparavant. Nous avions eu une conversation presque détendue, comme si elle était simplement malade. Pourtant, elle se savait perdue et refusait tout acharnement thérapeutique. Elle voulait entrer le plus vite possible en soins palliatifs, ce que les médecins avaient accepté. Elle assumait sa mort comme elle avait vécu sa vie. « Je n’ai pas capitulé devant le nazisme, ce n’est pas pour capituler maintenant devant la mort », disait-elle.

Sa vie, du moins sa jeunesse, elle l’a racontée dans son livre, Tout commença à Nuremberg (Berg International, 2004), où elle était née de parents juifs (père allemand, mère suisse) en 1926. Dès 1933, la famille avait quitté l’Allemagne pour la Suisse, puis la France où elle fut rattrapée par la guerre et le nazisme. Fuir, il fallait toujours fuir et ce récit de la traque et du piège qui se referme donne au livre un ton haletant, dramatique. Nathan, le père de Rita, a été gazé à Auschwitz ; sa mère est morte durant l’exil ; elle et son frère, cachés dans des institutions religieuses, puis passés clandestinement en Suisse, ont réussi à survivre.

Les difficultés de « l’après » n’ont pas été moindres, comme l’a montré aussi Charlotte Delbo (Après Auschwitz). L’OSE (Œuvre de secours aux enfants) l’a aidée à se réinsérer, à reprendre des études, interrompues, qu’elle voulut germaniques, à la fois par attachement à la culture allemande et par volonté de comprendre ce qui était arrivé. Elle devint une des meilleures spécialistes du nazisme (La nuit de cristal, Laffont, 1972 ; La République de Weimar, 1986) et plus largement de « la mise au pas » opérée par le nazisme et par la collaboration (La mise au pas de la France, 1940-1944, Fayard, 1991). Ce qui la préoccupait, c’était certes la résistance mais plus encore le consentement. Comment l’opinion a-t-elle accepté, voire soutenu le nazisme ? Comment Être femme sous le troisième Reich (1982) ? Comment les femmes ont-elles été non pas seulement les victimes, mais « les mères patrie du troisième Reich », pour reprendre le titre de Claudia Koonz, dont Rita partageait la thèse ? On sait l’acuité du débat qui a divisé les féministes à ce sujet, dont Liliane Kandel a rendu compte (dir., Féminismes et nazisme, Odile Jacob, 2004).

Ces thèmes et bien d’autres faisaient l’intérêt du séminaire « Sexe et Race », devenu célèbre, qu’elle a développé durant près de deux décennies à Paris 7-Jussieu (maintenant Denis Diderot) où, après l’université de Tours, elle avait été nommée en 1984 (et jusqu’à sa retraite en 1991). Son apport fut considérable, tant pour la connaissance du Troisième Reich que pour les études féministes auxquelles elle a apporté une dimension nouvelle, avec un souci de rigueur, de réflexion politique et d’ouverture européenne.

Rita était une femme énergique, engagée. Au Mémorial de la Shoah, à la Licra, dans le syndicalisme, dans le mouvement des femmes. Avec Gisèle Halimi, elle a créé l’association Choisir. À l’université, elle se battait pour la promotion des femmes. Elle a écrit des pages essentielles de leur histoire.

Nous avons beaucoup coopéré, à Paris 7 et ailleurs. Pour son livre, Tout commença…, je l’avais invitée à France Culture, lors d’un « lundi de l’Histoire », avec la grande historienne américaine, Natalie Zemon Davis, qui venait de publier L’Histoire, tout feu, tout flamme (Albin Michel, 2004), entretien autobiographique avec Denis Crouzet ; l’itinéraire croisé de ces deux grandes dames fut passionnant.

J’admire son oeuvre et sa vie autant que la manière dont elle nous a quittés.

 
Michelle Perrot. « In memoriam : Rita Thalmann (2001) ». Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 21, décembre 2013.