Bard (C.), Un peu de ‘féministologie’

L’actualité médiatique du féminisme au cours du semestre écoulé [2008], c’est incontestablement l’annonce des « quarante ans » du MLF cette année-même, à la date anniversaire d’Antoinette Fouque en personne, le 1er octobre 1968. Cette annonce accompagne la sortie d’un ouvrage collectif : Génération MLF 1968-2008, aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque. Plusieurs historiennes ont réagi (le 10 octobre), dont Michelle Perrot (interviewée par Laure Daussy pour lefigaro.fr), Françoise Picq (1), dans Libération, sans oublier la journaliste et essayiste Caroline Fourest dans Le Monde. Les plus jeunes découvrent à cette occasion le dépôt du sigle en 1979 et des histoires pas simples de MLF déposé/non déposé… Si elles/ils sont un peu curieux, ils apprendront sur Larousse.fr qui est « Antoinette Fouque » : « Soucieuse d’unir conviction et création, échappant au dilemme du militantisme créatif et de la création militante, conférant à la gestation la portée d’un paradigme pour l’éthique, Antoinette Fouque a, par un véritable mouvement de pensée, fait passer les femmes de la condition féminine à la condition historique ». Rien de moins. Le terrain médiatique est décidément très occupé, et l’on aimerait qu’il le soit avec plus d’exactitude, de rigueur et de sobriété.

Dans Le Monde du 15 décembre, Antoinette Fouque revient sur sa version des faits et rappelle qu’elle s’est « attachée à déconstruire le féminisme comme idéologie ». Elle a effectivement sa part dans la stigmatisation de ce mot que nous nous acharnons à défendre. « MLF rayonne » (2), écrit Antoinette Fouque… Nous savons bien que non, que ni le MLF déposé, ni le mouvement des femmes, ni le féminisme en général ne rayonnent. La révolution conservatrice nous frappe. L’image du féminisme dans l’opinion n’a jamais été fameuse, mais en ce moment, c’est plutôt pire…Dans ce contexte âpre, tendu, plein d’anxiété, on en perd l’envie de rire lorsque la psychanalyste – par ailleurs qualifiée de politologue et d’universitaire – salue l’avènement d’une « science des femmes » : la « féminologie » (néologisme qui lui est attribué – ou qu’elle s’attribue – alors que le mot existe au moins depuis 1901 : il qualifie un cours de Mme Souley-Darqué à Paris).
Archives du féminisme s’est engagé dans la préparation de l’anniversaire du Mouvement de libération des femmes, à l’horizon de 2010 et participe aux réunions du « groupe d’initiatives » à la Maison des femmes. Le dépôt de la gerbe à la femme du soldat inconnu est souvent retenu comme date de naissance, parce que le lendemain, dans la presse, le MLF apparaît publiquement. Mais d’autres événements de l’année 1970 peuvent être également pris en compte, pour mieux éclairer cette naissance. Il va de soi que dès 1968, et même avant, des petits groupes, des discussions, des écrits préparaient l’avènement d’un mouvement collectif d’un type nouveau. Rappelons aussi que ce nouveau mouvement ne s’est pas substitué à l’ancien, comme le laisse parfois penser notre manière de distinguer la première et la deuxième vague du féminisme. Le « féminisme ancien » a continué, s’est transformé : le fait que les associations qui le constituent aient préservé leurs archives nous incite à mieux le prendre en compte et à réévaluer la place des unes et des autres dans le paysage féministe, très cloisonné. La position de l’archiviste est une des rares qui donne une vision globale. Celle de l’historien.ne, dépendante de la qualité des archives (diversité, pluralisme, respect de l’intégrité du fonds, y compris les documents les plus « sensibles » : comptabilité, correspondance… (3)), donne aussi le devoir de rester critique à l’égard des sources et de toutes les tentatives de révision de l’histoire par les actrices elles-mêmes. Ainsi, la figure surmédiatisée d’Antoinette Fouque, promise à une visibilité durable, et sa vision de son histoire et de l’histoire collective ne doivent pas écraser les multiples points de vue de l’immense majorité des féministes. D’où l’importance des témoignages recueillis par Françoise Flamant, qui montrent que le féminisme n’est pas une « idéologie », mais recouvre, sous un même élan de révolte contre le patriarcat, une pluralité de manières de penser, d’agir, de (se) créer (4)… Au-delà de cette dizaine de portraits, nous devons continuer notre collecte d’archives et de témoignages. Contre la position de surplomb des contemporaines qui disent avoir voulu rompre avec un « féminisme ancien » qu’elles ignorent le plus souvent, on recommandera aussi le recul historique.
La Belle Époque, « âge d’or du féminisme » a-t-on dit, a encore beaucoup à nous apprendre. Pour en savoir plus sur le temps de La Fronde, quand Marguerite Durand n’hésitait pas à briser une grève pour faire avancer la cause des femmes dans la typographie, on lira désormais François Chaignaud : L’affaire Berger-Levrault : le féminisme à l’épreuve (1897-1905), à paraître en janvier, dans la collection « Archives du féminisme », puis, cinquième ouvrage de la collection, toujours sur la Belle Époque, une analyse drôle et décapante de Femina, par Colette Cosnier. Musea vous invite également à découvrir de nouvelles expositions virtuelles : l’exposition de Claudie Lesselier sur les mouvements de femmes immigrées, et, bientôt, celle de Magali Della Suda, sur les mouvements de femmes catholiques. Eclectisme garanti. Et revendiqué. Non, personne n’a fondé LES féminismes.

 

Christine Bard, « Un peu de féministologie »
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 15, déc. 2008

 

(1) Françoise Picq, Libération des femmes. Les années-mouvement, Paris, Seuil, 1993. Françoise Picq prépare pour le prochain n° de la revue ProChoix un dossier sur l’anniversaire du Mouvement des femmes.

(2) « MLF », qu’Antoinette Fouque écrit sans article défini, comme un nom propre… contre toute la logique du nom collectif qu’évoquait le terme « mouvement ».

(3) Rappelons que les archives de la tendance d’Antoinette Fouque n’ont pas été confiées à un organisme public et que l’accès dépend du bon vouloir de la détentrice, comme pour tout fonds privé conservé dans un cadre privé. Notre association œuvre au contraire pour que les archives, de toutes origines, soient accessibles dans des conditions optimales pour la recherche : celles que garantissent normalement le règlement des archives publiques.

(4) Françoise Flamant, À tire d’elles. Itinéraires de féministes radicales des années 1970, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, collection « Archives du féminisme », 2007.