Flamant (F.), Les seventies revisitées : expositions féministes aux USA

Au printemps 2007, deux manifes­tations exceptionnelles eurent lieu suc­cessivement aux États-Unis, l’une au Museum of Contemporary Art de Los Angeles (Moca), l’autre au Museum of Modern Art de New York (Moma).

Le Moma organisait une exposition intitulée « Documenting a Feminist Past : art world critique » et, quelques semaines plus tard, le Moca lançait son exposition « Wack, art and the féminist revolution ». Le public pouvait y voir une grande ré­trospective de l’art féministe international depuis les années 1965-1970, vu sous son aspect thématique mais aussi à tra­vers la variété des médias employés.

Aux œuvres exposées étaient associées la biographie de l’artiste ainsi que des points de vue critiques de la part d’historiens de l’art et de chercheurs. Cette présentation apportait une vision nouvelle sur les pratiques artistiques fé­ministes et rappelait à quel point, dans les années 70, des femmes avaient changé ces pratiques et définitivement influencé l’art contemporain.

120 artistes étaient présentées, leurs œuvres étant classées par thème : l’abstraction, le corps comme médium, les histoires familiales, les performances de genre, le savoir comme pouvoir, et une conception nouvelle de l’histoire de l’art. Les questions internationales étaient abordées, par exemple sous l’angle des rapports entre le féminisme américain et les mouvements européens, l’art des femmes sous Pinochet, ou la mondialisation. Parmi les artistes célè­bres et connues en France, dont les œu­vres furent exposées, citons Louise Bourgeois, Valie Export, Cindy Sherman, Annette Messager, Judy Chicago, Yoko Ono, Chantal Akerman, Lucy Lippard…

L’historienne de l’art Catherine Lord et l’universitaire Jennifer Doyle organisèrent des visites avec des artistes de façon à créer des échanges et à casser la sacro sainte distance qu’il y a traditionnellement dans les musées entre les oeuvres et le public.

Dans le catalogue, Jennifer Doyle écrit : « Pour nous qui sommes fé­ministes, quoique nous fassions, nous avons un mal fou à nous faire entendre. La plupart du temps les gens n’entendent pas ce que les femmes ont à dire et ne veulent surtout pas d’intervention fémi­niste. Quant aux artistes, les gens ne sa­vent pas où les placer, ne les collection­nent pas. Cela provoque chez la plupart d’entre elles de graves difficultés financiè­res. »

Un an plus tard, au printemps 2008, une vague d’expositions artistiques contemporaines faisait écho à ces deux événements dans plusieurs galeries et musées de la baie de San Francisco.

« Le féminisme a-t il encore un sens ? Est-il encore d’actualité ? », demandent les organisatrices de l’exposition « Small Things End, Great Things Endure » à la galerie New Langton Arts.

« Oui, répon­dent elles, il ne s’agit pas d’un retour de mode. L’art féministe prend à nouveau de la vigueur en tant que pensée politique et corpus de réflexions. » Reconnaissant que le féminisme connaît un développe­ment accidenté, que ses messages se diffusent lentement et de manière aléa­toire, en étant souvent oblitérés par des considérations de classe ou de « race », elles affirment que, malgré des périodes de déni, de condamnation, de récupéra­tion ou de détournement par la société de consommation, il connaît aussi des mo­ments de fougueuse vitalité. Précisément, aujourd’hui, les artistes proclament que la tâche n’est pas terminée.

Le nouvel art féministe consiste en un large champ de pratiques appliquées à de multiples considérations sur le ma­riage, l’amour, les relations de pouvoir et les perspectives queer et transgenres. Un art critique et acerbe, souvent humoristi­que, sur les rôles sociaux, le corps, et les institutions. Onze artistes, d’origine et de nationalités différentes, participent à cette exposition. Prenons la parole » disent les ar­tistes présentées dans l’exposition ‘We Interrupt Your Program’ au musée de Mills College. Elles sont quatorze, débu­tantes ou à mi-chemin de leur carrière. Elles interviennent et reconfigurent, re­contextualisent avec une vision féministe les nombreux discours dominants sur la guerre, la violence, le pouvoir, la science, la technologie, le genre et la nature tels qu’ils s’expriment à la télévision, dans les films à large diffusion et dans les jeux vi­déos. Elles dénoncent l’exclusion systé­matique de la voix des femmes et de leur point de vue.

Utilisant la satire et l’hu­mour, elles se servent de la vidéo, de l’ordinateur et de moyens plus tradition­nels comme la sculpture et la photogra­phie.

« Rassemblons-nous » disent la vingtaine d’artistes présentes dans l’ex­position « The Way That We Rhyme » au Yerba Buena Center of the Arts de San Francisco. Le catalogue de l’exposition s’ouvre sur une déclaration sans ambi­guité : The Way We Rhyme montre les travaux d’une nouvelle génération de femmes qui mettent l’accent sur la per­formance, la collaboration, la tentative de coalition. Leurs travaux sont influencés par les idéologies féministes et les mou­vements politiques du passé, tout en té­moignant clairement et fortement des problèmes auxquels les femmes sont confrontées aujourd’hui. Elles adhèrent à l’idée que le nombre fait la force, sans ignorer leurs différentes origines et disci­plines.

L’International Museum of Women in­titule son exposition en ligne « Women, Power and Politics ». L’intention est de parler de ces femmes qui revendiquent ou exercent un pouvoir politique. De plus en plus la question des femmes accédant aux fonctions suprêmes se pose dans nos sociétés démocratiques. L’exposition démontre la bêtise des stéréotypes utili­sés pour écarter les femmes des posi­tions de pouvoir, et insistent sur l’intérêt de se rassembler pour lutter contre les idées reçues.

À la San Francisco Arts Commission Gallery, quatre artistes performent sous le titre « Make You Notice ». Utilisant leur corps, s’inspirant de leurs propres vies, elles soulignent les absurdités et l’arbi­traire des structures sociales qui condi­tionnent nos perceptions. Dans cette zone glissante entre la performance et la personne réelle, elles permettent au pu­blic de découvrir ces conduites sociales qui gouvernent nos vies et nos relations avec les autres. Elles sont à la fois artis­tes et sujets de leur art, catalyseuses et passeuses, invitant le public à participer. Militantisme, ironie et optimisme sont à l’oeuvre dans leur travail. Conscientes de l’important mouvement artistique fémi­niste qui les a précédées et qui a utilisé ces modes d’expression en provoquant de profondes ruptures dans les modes dominants d’expression, elles partagent avec leurs aînées ce désir de créer un langage identitaire et d’explorer comment ce langage peut s’étendre au monde en­tier.

Le Queen’s Nails Annex présente « Conduits of Labor », une exposition de trois artistes qui parle du corps, le corps au travail, dans son apparence esthétique, ses émotions, ses conflits et ses futilités.

Ainsi que le disait Griselda Pollock, professeure à l’université de Leeds, au­teure de « Encounters in the virtual Feminist Museum Time Space and the Archive » (2007) dans un récent colloque à Vitoria, en Espagne : « 2008, c’est le moment pour les années 70 d’être revues et repensées. C’est maintenant que leur héritage peut être compris ».

 
Françoise Flamant, « Les seventies revisitées : à propos de quelques expositions féministes aux Etats-Unis »
Extrait du Bulletin Archives du féminisme n°14, juin 2008.