Une nouvelle association (2012) : Histoire du féminisme à Rennes

Patricia Godard et Lydie Porée vivent et travaillent toutes les deux à Rennes. La première est professeure des écoles et la seconde archiviste. Elles sont également militantes féministes dans cette ville depuis une dizaine d’années. Nous avons voulu en savoir plus sur l’association « Histoire du féminisme à Rennes » qu’elles ont créée.

Vous venez de créer l’association Histoire du féminisme à Rennes, pouvez-vous nous la présenter en quelques mots ? Au cours de notre engagement féministe à Rennes, nous avons souvent regretté de ne pas avoir connaissance des groupes et des actions qui nous avaient précédés dans la ville. En 2009 une amie nous a raconté son engagement au groupe MLAC de Rennes, en 1974, suite à l’aide qu’elle avait reçue pour aller avorter en Angleterre : pour nous ce récit a été le déclic pour commencer des recherches sur l’histoire des luttes féministes à Rennes des années 1960 au début des années 1980. Ce qui sous-tend principalement cette envie de recherche est la volonté de transmettre l’histoire des luttes féministes pour créer ou recréer du lien entre les générations de militant.e.s féministes rennais.es. Nous voulons également illustrer l’idée que les droits des femmes sont des droits conquis de haute lutte, et qu’il est très important que la mobilisation de toutes et tous se poursuive, aujourd’hui dans les années 2010. L’association Histoire du féminisme à Rennes offre un cadre pour porter ces objectifs. Nous travaillons à l’écriture d’un livre qui retracera l’histoire que nous sommes en train de défricher : il s’agit pour nous d’un outil au service de nos objectifs. En attendant qu’il soit écrit et qu’il paraisse nous rendons compte régulièrement au plus grand nombre de l’état de nos recherches, à l’occasion d’événements publics. En mars 2011 nous avons organisé une table-ronde sur le thème de l’histoire de la lutte pour le droit à l’avortement et des enjeux actuels autour du droit à l’IVG. Cette table-ronde a rassemblé des militant.e.s de Choisir et du MLAC de Rennes des années 1970, et des militant.e.s du Planning familial et de Mix-Cité Rennes des années 2010. Au printemps dernier nous avons proposé des visites guidées dans le Rennes féministe des années 1970 : il s’agissait à travers un parcours d’une heure environ, dans le centre-ville, de retracer l’histoire des groupes qui se sont mobilisés à Rennes au cours de cette décennie pour les droits des femmes. En mars 2013 nous souhaitons projeter le documentaire Histoires d’A

, en présence de la co-réalisatrice, Marielle Issartel. Nous célébrerons alors les 40 ans de la sortie de ce documentaire, outil sur lequel les militant.e.s des années 1970 se sont beaucoup appuyés pour créer des débats publics sur l’obtention du droit à l’avortement. Le film avait d’ailleurs été diffusé à Rennes en mars 1974.

Vous travaillez sur le féminisme de la deuxième vague à Rennes, qu’est-ce qui caractérise le mouvement au niveau local ? Rennes, capitale administrative de la Bretagne, cité étudiante (20 000 étudiants pendant l’année 1967-1968) et cité intellectuelle de la région, comptant près de 181 000 habitantes et habitants en 1968 et 198 000 en 1975, a vu se créer et évoluer sur son territoire des groupes féministes nombreux et différents. Dans les années 1960 le poids de l’Eglise catholique est encore lourd, et c’est dans ce contexte qu’a été créée en 1965 l’association départementale d’Ille-et-Vilaine du Mouvement Français pour le Planning Familial. L’implantation à Rennes en 1962 de l’Ecole nationale de santé publique a très largement favorisé le développement des actions de cette association, notamment en terme d’éducation sexuelle :   les liens étaient forts entre des professeurs de l’école et les militant.e.s de l’association.

L’année 1973 est à Rennes l’équivalent de l’année 1970 pour le féminisme en France (ou le féminisme parisien ?), à savoir l’année zéro : simultanément, des groupes femmes et des groupes pour le droit à l’avortement se créent, sans que des liens personnels ou militants les relient…au contraire : Rennes compte plusieurs groupes politiques de la tendance maoïste, qui s’opposent à la mouvance trotskyste. Ce clivage se retrouve dans l’impossible collaboration entre le groupe Choisir-Rennes (lui même en opposition avec l’association nationale et Gisèle Halimi) initié par des maoïstes et le groupe MLAC-Rennes, mis en place par des trotskystes. Le Planning familial d’Ille-et-Vilaine et ces deux groupes se tiennent aussi à distance les uns des autres, les cultures et pratiques politiques étant très différentes alors qu’au niveau national le Planning familial a été fer de lance de la création du MLAC. Quant aux groupes femmes, il s’en est créé plusieurs à partir de 1973, par quartier, chacun avec son identité propre. Le travail en coordination a commencé à se faire à partir de la deuxième moitié des années 1970. Le groupe femmes de Villejean est celui qui a duré le plus longtemps, jusqu’au début des années 1980.

Au niveau national, l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 a marqué le début de l’institutionnalisation du féminisme. A Rennes, nous avons pu observer que ce phénomène a commencé dès la fin des années 70 quand une équipe socialiste est arrivée à la mairie aux élections municipales de 1977 : des subventions, des locaux ont été alors demandés, et obtenus. Le Centre rennais d’information des femmes, préfiguration du Centre d’information des femmes et des familles ouvre en avril 1979 et propose dès ce moment des permanences juridiques.

Avez-vous eu des difficultés pour retrouver les archives du féminisme rennais? Où les avez-vous cherchées? Nous avons en parallèle exploité les ressources des services d’archives (Archives municipales de Rennes, Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, Bibliothèque Marguerite Durand, Centre des archives du féminisme) et les archives que des militant.e.s ont mis à notre disposition. Ce qui les caractérise toutes, c’est leur rareté ! Les pouvoirs publics semblent avoir montré peu d’intérêt pour les groupes féministes, même du point de vue de l’ordre public, alors que les autres mouvements d’émancipation, les mouvements de gauche et d’extrême-gauche étaient très surveillés. Le groupe Choisir-Rennes a pratiqué des centaines d’avortements clandestins et illégaux : si cette activité a été surveillée, aucune trace n’est en tout cas parvenue jusque dans les archives publiques. Ce sont les archives des militant.e.s qui nous ont apporté le plus d’informations sur les activités des groupes. A partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980 les archives s’étoffent, en lien avec l’institutionnalisation : les demandes de subventions, les comptes rendus d’activité de la « Délégation régionale aux droits de la femme » Seul.e.s quelques militant.e.s ont conservé des traces de leurs activités au sein de groupes féministes : ces archives sont très précieuses, et nous les encourageons à les déposer dans des services d’archives, pour qu’elles soient conservées dans de bonnes conditions, et accessibles au plus grand nombre.

Pensez-vous qu’il y a une demande aujourd’hui pour une histoire locale du féminisme de la deuxième vague ? Le succès des visites guidées dans le Rennes féministe des années 70 que nous avons proposées en mars 2012 témoigne d’une forte demande sociale des habitant.e.s : nous en avions prévu 4 et avons du en organiser 9 au total pour que le plus grand nombre puisse participer ! Les ressources actuelles sur l’histoire du féminisme en France ne distinguent pas toujours clairement Paris et la France, les deux géographies étant difficiles à démêler. Depuis une vingtaine d’années, des travaux de recherches, universitaires et/ou militants ont été réalisés sur les mouvements féministes à Lyon, Angers, Grenoble, Dijon, Saint-Etienne, Brest. Ils apportent de nouveaux éclairages sur le rôle joué par Paris et les militant.e.s parisien.ne.s : par exemple, la méthode d’avortement Karman a été d’abord introduite en France, au printemps 1972, par des Grenoblois.es parti.e.s se former en Angleterre, et qui l’ont apprise à l’automne 1972 à des Rennais.es. Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, la diffusion des idées et des pratiques féministes ne s’est pas toujours faite de Paris vers la « province » : d’autres circulations ont existé.

Propos recueillis en octobre 2012 par Bibia Pavard, Patricia Godard et Lydie Porée pour l’association « Histoire du Féminisme à Rennes » 16AE rue du Père Maunoir 35000 Rennes.

histoire.feminisme.rennes@gmail.com  

http://histoire-feminisme-rennes.blogspot.fr/

 
Une nouvelle association féministe : Histoire du féminisme à Rennes
Extrait du Bulletin Archives du féminisme n° 20, déc. 2012