Rochedereux (E.), Une plaque en hommage à Madeleine Pelletier

Lors de son assemblée générale de l’année 2009, l’association CIBEL, parmi ses projets pour l’année suivante, demandait à ses adhérentes de présenter chacune «sa grande femme». Justement cette année-là, à Toulouse, lors d’une rencontre «bagdamienne», la «présideuse» (c’est par ce nom que les CIBEL désignent affectueusement leur présidente…) avait acquis une brochure présentée par une professeure d’histoire, bruxelloise, Josiane Doyen, intitulée : «Madeleine Pelletier (1874-1939) combattante, féministe d’avant-garde». Bien sûr ce n’était pas la première fois que notre attention était attirée par Madeleine Pelletier. Comment ne pas l’être ? Depuis l’introduction à l’université des études féministes, les historiennes, dont Michelle Perrot, Christine Bard, Claude Maignien, Charles Sowerwine, Marie-Victoire Louis, ont fait beaucoup pour la reconnaissance de notre héroïne. La brochure de Josiane Doyen fut le déclic. Fan de Madeleine Pelletier, elle nous communiqua sa passion.

 Mais comment visibiliser cette féministe, si atypique dans le paysage des militantes de la fin du 19e siècle et du début du 20e ? Nouveau déclic : au hasard des pages, la présideuse apprit que la doctoresse Madeleine Pelletier avait installé son premier cabinet médical au 80 rue de Gergovie dans le 14e arrondissement de Paris. Le 14e arrondissement… là où se trouvait le siège social de CIBEL ! Mais oui, bien sûr, il fallait qu’une plaque fût apposée sur le mur de cet immeuble. Des échanges épistolaires s’en suivirent entre la mairie du 14e, l’architecte des bâtiments de France, la préfecture de police et CIBEL. Le dossier adressé à ces correspondants les avait convaincus de l’importance du personnage qu’il s’agissait d’honorer. Des conditions précises étaient cependant posées : que la plaque soit en «comblanchien» et les lettres de couleur «brun Van Dyck». Ce qui pour une Bretonne qui vit dans le granite est aussi exotique que le bigorneau pour un bourguignon. Mais à Paris, le comblanchien s’impose. Une étape du parcours était indispensable : les copropriétaires du 80 rue de Gergovie devaient donner leur accord. Une réunion eut lieu dans l’entrée de l’immeuble entre le Président du Conseil syndical : M. Leroy, deux copropriétaires : Mme Armand et M. Radef et la Présideuse. Au préalable une courte biographie de Madeleine Pelletier leur avait été envoyée. Apparemment le parcours féministe, anarchiste, socialiste, communiste, franc-maçon de celle qui avait exercé son activité médicale dans l’immeuble n’avait choqué personne. Les copropriétaires demandèrent s’il existait des photos de Madeleine Pelletier. La brochure de Josiane Doyen nous en fournissait, mais nous prîmes soin d’éviter celle où Madeleine Pelletier paraît coiffée d’un chapeau melon, une canne à la main… no comment ! Restait une question redoutable qui pouvait faire sombrer le projet : «Quels sont les buts de votre association ? Que signifie CIBEL ?» Il fallut décliner : Compagnie des Insoumises, Baladines, Enthousiastes et Lesbiennes. Là encore, silence dans les rangs. La partie semblait gagnée jusqu’à ce que l’on s’enquière du texte qui figurerait sur la plaque : «Ici exerça et vécut la docteure…».

Non, LA DOCTEURE, il n’en était pas question, Mme Armand s’y opposait farouchement. La présideuse eut beau défendre la réforme sur la féminisation des noms de métier, rien n’y fit. Il fut décidé de lancer une étude de vocabulaire…

Ce fut Christine Bard qui décrispa la situation. Appelée à la rescousse, très calmement, elle proposa «doctoresse», le titre sous lequel Madeleine Pelletier aimait se présenter. Ouf ! Plus d’objection.

Restait un problème épineux : le coût de l’opération… Le budget absorbait les trois quarts des fonds de CIBEL. Etait-ce bien raisonnable ? Nous avions obtenu le soutien de nombreuses féministes et associations féministes et lesbiennes, il fut décidé de faire appel à leur participation financière. Leur générosité nous conforta dans notre entreprise et nous fit chaud au coeur en même temps qu’elle évita la banqueroute de CIBEL !

Le 8 mars 2012 (Ô combien symbolique) fut la date fixée par la Mairie pour l’inauguration. Le temps froid avait cessé d’être pluvieux, la logistique était opérationnelle et l’assistance nombreuse, amicale et de qualité : une ex-ministre (Yvette Roudy), une sénatrice, une députée, des élues de la mairie de Paris, des historiennes, des cinéastes et des «copines»… Cinq interventions étaient prévues, chacune rendant hommage à Madeleine Pelletier à travers les divers champs de lutte où elle s’était illustrée : ses combats politiques, féministes, francs-maçons, psychiatriques et humanistes.

Monsieur Pascal Cherki, maire du 14 e (et depuis élu député) avec humour et chaleur intervint le premier et conclut ainsi son discours : «Femme authentiquement de gauche, militante féministe courageuse, Madeleine Pelletier est un exemple pour notre génération, pour nos combats à venir, pour les droits qu’il faut continuer de défendre et ceux qu’il reste à conquérir. C’est avec joie et honneur que nous accueillons aujourd’hui symboliquement le nom de Madeleine Pelletier, un nom qui résonne et qui rayonne dans notre arrondissement.»

Madame Evelyne Rochedereux au nom de CIBEL insista sur les positions de pionnière du féminisme de Madeleine Pelletier : «Madeleine Pelletier estimait qu’elle était née « plusieurs siècles trop tôt. ». Et c’est bien l’un des drames de sa vie militante : ses écrits, ses analyses, ses prises de position appartiennent à notre temps. Ils n’ont pas été compris et pire que cela, ils ont choqué. Il n’est pas toujours facile d’avoir raison avant les autres.»

Mme Florence David de la Grande Loge Féminine de France dévoila les combats que Madeleine Pelletier eut à mener au sein même de la franc-maçonnerie à laquelle, pourtant, elle resta fidèle toute sa vie. «Madeleine Pelletier poursuit en franc-maçonnerie son combat pour les droits civils et politiques des femmes, elle y milite haut et fort en faveur de la contraception et l’avortement et il faut bien dire ce n’est pas du goût de tous ses frères … Loin s’en faut ! Là encore elle a tort d’avoir raison trop tôt ! Elle dérange, elle agace, elle choque ! Comme le reste de sa vie, son parcours maçonnique est combatif et rebelle ! Elle va devoir bourlinguer dans différentes Loges dans l’espoir de se faire mieux entendre. Pour tout dire, la modernité et la radicalité de ses engagements féministes autant que la vigueur de ses propos restent subversifs même dans les milieux progressistes de la maçonnerie de son temps».

Le Docteur Jean-Pierre Martin, au nom de l’Union Syndicale de la Psychiatrie, ainsi que des collectifs «groupe des 39 – Nuit sécuritaire», «Mais c’est un Homme», «Notre Santé en Danger», nous rappela ce que représenta la première admission d’une femme à l’internat de psychiatrie. « Madeleine Pelletier devenait la première femme interne des asiles psychiatriques de la Seine en 1903, après une magnifique campagne d’affirmation de la qualité citoyenne des femmes à jouir de leurs droits civiques et politiques. Les femmes remettaient en cause leur statut de minorité, dans laquelle lire un journal, écrire, avoir des idées politiques était source de répression judiciaire mais aussi symptôme de folie. Car la femme habillée en homme, les cheveux courts, qu’un médecin des années 1848, le Dr Bergeret, attribuait avec l’ensemble de ses confrères à une folie démocratique, décrite comme « aliénation mentale d’une forme particulière, ayant pour cause la perturbation politique et sociale »… avec Madeleine Pelletier cette femme-là, devient médecin des fous.»

Enfin, Mme Ghislaine Rivet, au nom de la Ligue des Droits de l’Homme, souligna l’humanisme de Madeleine Pelletier : «Les revendications d’hier sont toujours bien présentes, le temps n’a fait que modifier certains paramètres ; le combat de Madeleine Pelletier est donc à poursuivre. C’est ce à quoi la LDH s’emploie quotidiennement, faisant sienne ses aspirations pour l’égalité, pour la cause des femmes, pour leur dignité. Cela passe évidemment par le refus des violences sexistes, des discriminations, par la défense des centres d’interruptions volontaires de grossesse, d’autant plus menacés qu’ils le sont sournoisement».

Une rue de Poitiers porte le nom de Madeleine Pelletier, voisine de celles de Tony Lainé, Michel Foucault et Jacques Coeur. Mais aucune plaque, école, station de métro, rue, place, aucun square ne rappelait son existence de combattante féministe et socialiste, à Paris où elle vécut toute sa vie. Désormais une plaque nous la rappellera, dans le 14 e arrondissement, là où elle débuta sa pratique médicale. La plaque dévoilée, celles/ceux qui le désiraient se retrouvèrent autour d’un pot de l’amitié. Les copropriétaires devraient afficher dans l’entrée de l’immeuble la photo de Madeleine Pelletier et un texte de présentation. Mme POURTAUD, élue de la Mairie de Paris, a amorcé le processus qui pourrait aboutir à ce qu’un centre d’IVG porte le nom de Madeleine Pelletier. Les discours ont été filmés dans leur intégralité par Raymonde Gérard de CIBEL et sont suivis d’un certain nombre de photos prises durant la cérémonie. Les DVD seront à la disposition de celles qui ont apporté leur contribution à l’événement.

Le temps de Madeleine Pelletier, enfin sortie de l’oubli, est venu, elle fut d’avant-garde toute sa vie, aujourd’hui, elle est notre contemporaine.

 

 
Evelyne ROCHEDEREUX, Présidente de CIBEL, « Hommage à Madeleine Pelletier »
Extrait du Bulletin Archives du féminisme n° 20, déc. 2012