Témoignage d’Arlette Moch-David : de la Deuxième Guerre mondiale à aujourd’hui

Entretien avec Arlette Moch-David, réalisé les 24 novembre et 7 décembre 2012 par Odette Martinez-Mahler et Anne-Marie Pavillard (résumé). L’intégralité est consultable à la BDIC, Collection Mémoires vivantes (archives audiovisuelles BDIC), DVD 2766 (1-3).

Enfance et famille d’Arlette Moch-David

« Je m’appelle Arlette Moch. David est le nom de mon ancien mari, dont je suis divorcée, mais j’ai gardé le nom de Moch-David pour mes enfants », explique-t-elle en ouverture. « Je suis née en 1926 dans un milieu bourgeois, j’habitais le 16e arrondissement, mon père avait une entreprise (mais il avait commencé comme simple commis). Ma mère ne travaillait pas. »

La famille de son père était originaire d’Alsace mais avait fait le choix de quitter cette région  lors de son annexion par l’Allemagne, en 1871, afin de rester française.

Toute sa famille, paternelle et maternelle, était juive, mais totalement laïque. Avec toutefois le respect de certaines traditions : « Dans ma famille on mariait les filles “sur présentation”, en faisant appel à une “chatchen”, une “marieuse”. Un jour, j’ai ainsi entendu une conversation entre mes parents et ma sœur aînée, qui avait 17 ans (moi je n’en avais que 6), ils avaient décidé de la marier et elle, elle ne voulait pas, elle pleurait. Cela m’a épouvantée ! »

En 1939-1940, la famille s’était repliée sur Dinard. De retour à Paris après  l’armistice, elle découvre son appartement occupé par les Allemands et tous ses biens spoliés. Heureusement celui de la fille aînée (dont le mari était prisonnier dans un Stalag) avait été préservé, grâce à sa concierge. Arlette Moch et ses parents se sont donc installés chez elle.

Lors de la publication de l’ordonnance du 10 décembre 1941 obligeant les juifs à faire apposer le cachet “Juif” sur leur carte d’identité, ses parents décident de ne pas obéir : « Je me souviens d’amis réfugiés d’Europe centrale, eux se sont rendus au commissariat en disant qu’ils avaient confiance en la France, mais nous, Français, nous avions beaucoup moins confiance ! »

Fuir et vivre cachés pendant la guerre

Puis, les rafles se multipliant, la famille (Arlette, sa mère, sa sœur et ses deux enfants) se résout, en mars 1942, à partir en zone libre – le père, lui, ne voulait pas quitter son entreprise, officiellement dirigée alors par un administrateur provisoire. « Avant de partir, comme j’étais bonne dessinatrice, j’ai falsifié toutes les cartes d’identité de la famille, transformé les O en A et ajouté un É à la fin : on s’appelait désormais Maché. »

Pour franchir la ligne de démarcation il fallut faire appel à un passeur, en le payant bien sûr. « Ce fut un voyage assez épique, à travers des zones souvent boueuses. Les enfants étaient tout petits. Nous avons dû nous arrêter à plusieurs reprises, quand les lieux n’étaient pas sûrs, cela a duré au moins deux jours, avec la plus jeune dans les bras. Nous sommes arrivés dans le midi, il y avait un grand soleil et nous, nous étions couverts de boue ! » 

La famille s’est installée dans une petite maison à Juan-les-Pins, rejointe par d’autres parents. Arlette Moch garde de cette période un souvenir assez agréable : « J’allais au lycée à Antibes à bicyclette, j’ai passé le bac de 1ère, et je participais aux activités des Éclaireuses unionistes de France, un mouvement protestant. En novembre 1942 la région est passée sous le contrôle des Italiens, mais ils ne nous ont pas embêtés. » La situation a brusquement changé lorsque les Allemands ont succédé aux Italiens, en octobre 1943. Plus possible alors de rester là. La famille (le père l’avait rejointe) s’est réfugiée en Auvergne, d’abord dans un hôtel à Saint-Flour puis, en 1944, dans le petit village de Ruynes, au cœur des montagnes de la Margeride, où l’hôtel était moins cher. « Il y avait d’autres familles dans cet hôtel, peut-être étaient-ils réfugiés comme nous, mais c’était vraiment “motus et bouche cousue”. » La vie s’écoulait là. Arlette suivait simplement des cours de dessin par correspondance (inscrite sous un faux nom). Jusqu’à ce jour de juin 1944 où des tanks allemands se sont installés dans le village, juste à côté de l’hôtel, pour organiser l’attaque du maquis de Mont-Mouchet tout proche : « Nous sommes restés cloîtrés dans nos chambres, fenêtres fermées. On a entendu les Allemands mitrailler, fusiller [1]. »

Le refus du modèle de la femme au foyer

Arlette Moch et ses parents sont revenus à Paris en novembre 1944 : « On peut dire que nous avons eu de la chance, ma famille a échappé à cette guerre, personne n’a été arrêté ni déporté. Mais tout cela a bien sûr renforcé mon identité juive. » Elle a repris ses études, passé le second bac puis suivi les cours des Beaux-Arts : « Mais, au bout de deux ou trois ans, j’ai réalisé que vendre mes tableaux, c’était trop difficile. Or je voulais gagner ma vie, je ne voulais absolument pas rester comme ma mère femme au foyer ! » Elle s’est donc inscrite dans une école de décoration d’ameublement. C’est là qu’elle a connu celui qu’elle a épousé en 1950 : « Un mari que j’ai choisi moi-même, contrairement aux traditions familiales – en plus il était de famille catholique ! »

Le couple a ouvert un magasin : « On était installateurs de mobilier. Mon statut ? J’étais “femme de”, sans sécurité sociale, à l’époque il n’y avait pas de statut professionnel pour les épouses des artisans ou commerçants. »

Très actifs en politique, tous les deux se sont engagés dès le début dans les mobilisations pour l’indépendance de l’Algérie ; puis ils ont participé aux réunions de cette « Nouvelle Gauche » qui rassemblait alors des militants venant de divers courants de gauche et d’extrême gauche. Mais la politique était le seul domaine où le couple s’entendait bien. Pour tout le reste, les relations sont vite devenues difficiles : « Il avait établi des conventions à la maison : “je parle, tu ne m’interromps pas, tu ne dis pas le contraire de ce que je dis”. Et moi, ma mère m’avait tellement donné l’exemple d’une épouse soumise et docile que j’acceptais tout cela, je n’en reviens toujours pas maintenant ! Mais tout le monde l’adorait, cet homme… »

Durant cette période il y eut l’arrivée des enfants : un garçon en 1952, puis une fille en 1954. « Et ensuite sont venus les avortements. Nous n’avions alors aucun moyen de contraception, c’était interdit. Donc nous avortions avec les moyens du bord, avec des sondes : heureusement il y avait une entraide à ce niveau là, avec les femmes mais aussi les hommes. J’ai eu trois avortements, mais pour le dernier cela ne s’est pas bien passé et j’ai eu mon 3e enfant, un fils, en 1963 – peut-être que je le voulais quand même, inconsciemment ? »

Arlette Moch évoque à ce sujet un moment particulier, dans les années 1960 : « Nous étions pas mal de femmes dans la Nouvelle Gauche, et nous en avions un peu marre de servir le café et d’être tenues pour quantité négligeable dans ce mouvement, de ne pas avoir voix au chapitre. Notre grand problème à cette époque, à nous les femmes, c’était l’avortement, les grossesses non désirées. Donc un jour, lors d’une AG, une copine a pris la parole : “Si l’on parlait un peu de l’avortement ?” Les deux hommes qui étaient à la tribune se sont regardés, stupéfaits, et n’ont rien su dire sur le moment – mais ensuite ils ont dénoncé “une manœuvre pour faire échouer la réunification”!»

Le « grand chamboulement » de la fac de Vincennes

Puis c’est Mai 68. Arlette Moch et son mari ont bien sûr participé dès le début aux manifestations du Quartier latin, ainsi qu’à de nombreuses assemblées générales. C’est là qu’elle a entendu parler du projet de « Centre universitaire expérimental » de Vincennes. Elle s’est tout de suite enthousiasmée pour ce projet : « Je me disais : Vincennes c’est fait pour moi, c’est fait pour les gens qui travaillent, qui ont des enfants, pour les vieux (j’avais 42 ans en 1968), c’est ce qu’il me faut ! » Depuis quelques années en effet les affaires du magasin ne marchaient plus et elle avait commencé à faire différents « petits boulots ». Vincennes lui offrait donc l’occasion de suivre une formation pour obtenir un diplôme et trouver un vrai métier. Aussi s’y est-elle inscrite dès l’ouverture, en janvier 1969, d’abord en licence de sciences de l’éducation : elle voulait devenir institutrice ou professeur ; mais, ayant dépassé la limite d’âge pour ces concours, elle a dû changer et s’est orientée alors vers la psychologie (elle exercera ensuite le métier de psychologue dans des hôpitaux de la région parisienne).

Elle participait également aux AG de Vincennes mais n’a pas assisté aux toutes premières réunions féministes : « Je n’ai connu le féminisme qu’un peu plus tard, au début j’étais intéressée par tout ce grand chamboulement, qui concernait aussi bien les garçons que les filles. Et moi qui me trouvais déjà vieille, je réalisais que les jeunes m’acceptaient et discutaient avec moi, c’était formidable. » C’est à cette époque qu’elle a décidé de divorcer.

Elle a ensuite rejoint rapidement le mouvement des femmes : les manifestations pour le droit à l’avortement (« Je n’ai pas signé l’appel des 343 parce que je n’ai pas été contactée, sinon je l’aurais signé, bien sûr »), le procès de Bobigny : « C’est à ce moment là que j’ai commencé à être une militante féministe. » En juin 1972 elle participe au séjour de La Tranche-sur-Mer organisé par le groupe Psychanalyse et Politique (« Il y avait beaucoup de femmes mais c’était toutes des très jeunes, là je me sentais vieille. Et elles étaient toutes en adoration devant Antoinette Fouque, c’était presque une secte ! »), et préfère ensuite rejoindre un petit « groupe de parole » : « On était une dizaine de femmes, pas que des jeunes, on parlait de nous, de nos difficultés, elles m’ont aidée pour mon divorce. »

Les Mûres prennent la parole

En 1977, elle décide de publier une petite annonce dans Libération : « Que faire quand on a 51 ans, indépendante et libre, qu’on n’est ni homo ni Don Juane, ni bonne sœur ni propriétaire ? Si vous avez des idées, écrire à … », avec une adresse poste restante : « Je m’étais dit qu’il était encore possible de “refaire ma vie”. » Cette annonce lui valut une centaine de réponses, masculines mais aussi féminines. Côté hommes, les résultats n’ont guère été positifs… En revanche, des liens se sont rapidement noués avec plusieurs femmes de sa génération, elles ont commencé à se réunir régulièrement, pour parler notamment des problèmes « spécifiques » que beaucoup de femmes rencontrent à partir d’un certain âge.  De là est née l’idée de créer un groupe, Les Mûres prennent la parole, en 1979, avec un journal du même nom : « Ces femmes dont, il n’y a pas si longtemps, on n’entendait plus parler après qu’elles ont été “retirées du marché”, comme si elles tombaient alors dans un magma imprécis, sans identité définie. (…) elles entendent continuer à prendre la parole en leur propre nom et avec leurs propres mots » [2].

Les réunions de ce groupe étaient annoncées dans la rubrique « Agit Prop » de Libération : « Ce groupe a eu un certain succès, on a eu quelques articles dans la presse [3]. Mais tout est retombé peu à peu, et ce groupe a disparu, comme beaucoup d’autres… ». Le journal Les Mûres prennent la parole s’est arrêté en 1980, après trois numéros [4].

Arlette Moch a ensuite participé à la création du Collectif féministe Ruptures, en 1984, et en a été membre très active pendant plusieurs années. Elle a aussi beaucoup milité, dans les années 1990, contre la guerre de l’ex-Yougoslavie, s’efforçant tout particulièrement de développer la solidarité avec les femmes victimes de cette guerre : « Nous avons manifesté contre le viol des femmes, dénoncé cette utilisation du corps des femmes comme arme de guerre. Nous étions en lien avec les groupes de femmes qui, là-bas, s’efforçaient d’ouvrir des foyers pour accueillir ces femmes violées. De notre côté on essayait de les aider à la fois financièrement, par des collectes, et par des articles, en leur donnant la parole : nous avons ainsi accueilli plusieurs femmes venues pour témoigner. » Après la fin du siège de Sarajevo elle a fait partie d’un petit groupe qui s’est rendu en Bosnie et en Croatie pour apporter des produits de première nécessité (vivres, vêtements, médicaments, contraceptifs, etc.) dans les camps de réfugiés et rencontrer ces groupes de femmes.

Puis elle s’est investie dans l’action du Rajfire (Réseau pour l’autonomie des femmes immigrées ou réfugiées, créé en 1998) – et continue encore actuellement, allant régulièrement à la Maison des femmes de Paris pour accueillir ces femmes, les écouter et recueillir leur histoire : « Aujourd’hui j’ai plutôt une action de psychologue, c’est tout ce que je peux faire à mon âge. Mais je veux continuer à agir contre les mariages forcés, les excisions et toutes les violences que beaucoup de ces femmes subissent, on ne peut pas rester sans réagir ! » Une action toujours aussi nécessaire…

 

Entretien avec Arlette Moch-David, réalisé par Anne-Marie Pavillard et Odette Martinez.
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 22, décembre 2014.



[1]    26 civils ont été fusillés à Ruynes-en-Margeride le 16 juin 1944.
[2]    Les Mûres prennent la parole, n° 2, mai 1980.
[3]    « Femmes. Parole de mûres », L’Express, 5-11 janvier 1980 ; « Âges mûrs », Marie-Claire, n° 329, janvier 1980.
[4]    Les Mûres prennent la parole : n° 0, mai 1979 ; n° 1, « La solitude », oct. 1979 ; n° 2, « Le travail », mai 1980 (Collection BDIC : 4 P 14884).