Nous avons lu : Colette Avrane, Berthe Fouchère, la rebelle

Par Mireille Douspis.

Colette Avrane, Berthe Fouchère, la rebelle, préface de Michelle Perrot, Amiens, Édition Licorne, Paris, diffusion L’Harmattan, 2014.

Tâche ardue que celle entreprise par Colette Avrane en rédigeant la biographie d’une institutrice anonyme et désireuse de le rester, militante socialiste et féministe, qui n’a pas laissé d’archives. En recoupant les trop fragmentaires informations et indices parsemés dans des lettres, journaux ou documents administratifs, Colette Avrane a tenu et gagné son pari.
Après l’introduction dans laquelle elle récapitule les difficultés rencontrées, les tâtonnements à la recherche de preuves et aussi ses scrupules face à certaines déductions un peu incertaines, Colette Avrane commence le récit de la vie de Berthe Fouchère selon la chronologie. Celle-ci est née en janvier 1899, à Urzy, près de Guérigny dans la Nièvre, dans un milieu modeste : le père exerce la profession de charpentier, la mère de lingère, le couple habite avec cette enfant unique dans un deux-pièces. Quelques traces subsistent d’une initiation catholique dans son enfance puis, à 16 ans, elle entre à l’École normale d’institutrices de Nevers. Un an plus tard, elle est affectée dans son premier poste, loin d’Urzy où elle ne revient, jusqu’à la fin de sa vie, que pendant les vacances. Sa carrière débutant ainsi dans une école de campagne à deux classes, loin de tout, elle est soumise à une vie très rude. En 1918, titulaire du brevet supérieur, elle change de poste mais non de conditions de travail et de vie. De cette époque, datent ses premiers engagements politiques.

Le 1er mai 1920, paraît dans Le Socialiste nivernais, petit journal hebdomadaire socialiste puis communiste de Nevers, une « tribune féministe » rédigée par Berthe Fouchère, qui  témoigne d’une bonne connaissance de la politique du temps ; jusqu’en septembre 1922, elle fournit plus de 100 articles, soit féministes soit politiques où elle se montre résolument féministe et pacifiste. Rejoignant les féministes radicales, elle dénonce la privation de droits qui pèse sur les femmes et leur aliénation au sein du couple et de la famille, inhérentes au « capitalisme oppresseur » et que seul le « communisme libérateur » pourra abolir. Ainsi s’exprime-t-elle à guère plus de 20 ans, en plaçant toute sa confiance dans la révolution future ; d’ailleurs, à l’issue du congrès de Tours, Berthe Fouchère adhère au Parti communiste. Mais l’administration veille ; qu’un enseignant, tenu au devoir de réserve, donne du temps au militantisme politique révolutionnaire est inacceptable ; alors que dire d’une institutrice ? Malgré les pseudonymes La Rebelle ou Irma Taury, on la reconnaît et le préfet exige des sanctions. Démasquée, elle doit comparaître devant la justice ; acquittée une première fois, elle tombe sous le coup d’une accusation encore plus grave : propagande anticonceptionnelle. En 1923, elle est révoquée jusqu’en 1927 et cela ampute sa carrière de quatre années.

L’existence de documents officiels permet à Colette Avrane de reconstituer assez bien la vie professionnelle et l’engagement politique de Berthe Fouchère jusqu’à son exclusion de l’Éducation nationale. Après 1923, l’ombre s’épaissit et Colette Avrane doit se contenter d’hypothèses. Berthe Fouchère passe du temps en Autriche, à Vienne semble-t-il, où elle devient une proche d’Otto Bauer (le chef du Parti social-démocrate autrichien). En 1927, de retour en France, elle collabore à La Bataille socialiste et, après 1932, elle est secrétaire du Comité national des femmes socialistes. Simultanément, elle retrouve un poste d’institutrice dans l’Oise et son activité journalistique à La Bataille socialiste occupe une bonne partie de son temps, elle y traite surtout de l’Autriche et des questions politiques telles que la guerre, les rapports des partis de gauche et l’exercice du pouvoir dans le cadre bourgeois. Militante de gauche à la SFIO, elle a rompu avec le PC mais conserve intacte sa foi dans la Révolution, prend fait et cause pour les Républicains espagnols et s’inquiète des accords de Munich. Bientôt, ce qu’elle redoutait se produit : la guerre et le régime de Vichy. Toujours suspecte et surveillée de près, elle est affectée quelque temps en Bretagne puis dans l’Eure. Elle ne fait pas parler d’elle mais participe à la Résistance. Elle aide notamment des aviateurs américains en les dissimulant dans le grenier de l’école. Finalement, la guerre se termine sans qu’elle ait subi trop d’épreuves et en 1945, elle est réaffectée dans l’Oise, où elle achève sa carrière d’enseignante. Ses années de retraite jusqu’à sa mort en 1979 à Creil sont consacrées à la politique. Secrétaire de la commission féminine de la SFIO, elle participe à tous les congrès et intervient au nom des femmes. Les guerres coloniales la révoltent et elle trouve bien tiède la réaction de la SFIO qu’elle quitte lors du ralliement de Guy Mollet à la Ve République. En 1960, elle participe à la création du PSU et en devient secrétaire dans l’Oise. Cependant, les conflits internes dans ce parti choquent sa conception de l’action politique et elle le quitte en 1969 avant de rejoindre le PS à la suite du congrès d’Épinay, retrouvant ainsi son ancien compagnon militant, François Mitterrand.

Après avoir répertorié les faits avérés de la vie de Berthe Fouchère et composé sa biographie quelque peu lacunaire, Colette Avrane reproduit les témoignages recueillis auprès de gens qui l’ont bien connue, ce qui permet de tracer un portrait plus vivant de la femme qu’elle a été. La simplicité et la générosité apparaissent comme des qualités majeures de cette petite femme coquette mais négligée par dédain de tous les aspects matériels de la vie tels que les travaux ménagers ou travaux d’aiguille. D’esprit vif, enthousiaste et aimant parler, elle est fidèle à une passion primordiale : la politique, la justice sociale à laquelle elle croit et pour laquelle elle ne ménage jamais son énergie, sans rien demander en retour. Aucune trace d’ambition personnelle n’entache son activité d’authentique militante ouvrière dont les moments de détente sont essentiellement consacrés à la lecture des journaux entassés de tous côtés chez elle. Colette Avrane émet une restriction cependant à propos de son engagement : cette ardente militante féministe que sa propagande néo-malthusienne a fait exclure de l’Éducation nationale se montre beaucoup plus réservée à l’âge mûr ; à la tête de la section femmes au PS, elle ne développe que des idées très traditionnelles : revendication du salaire familial, de responsabilités politiques à des postes traditionnellement dévolus aux femmes, etc…. Elle apporte son soutien au MLAC mais ne participe à aucun des mouvements féministes.

Colette Avrane fait suivre la biographie de Berthe Fouchère d’un dossier composé d’entretiens avec les « héritières », c’est-à-dire les femmes de la banlieue où a œuvré Berthe Fouchère, qui toutes insistent sur les combats qui restent à mener en dépit d’acquis incontestables ; en annexe, elle ajoute quelques articles de Berthe Fouchère, révélateurs de sa combativité et de la vigueur polémique de son style.

Avec cette biographie, Colette Avrane nous livre le portrait de l’une de ces multiples « oubliées de l’histoire », discrètes, effacées qui, quotidiennement et silencieusement, ont combattu, résisté pour obtenir qu’enfin cesse l’aliénation des victimes de l’injustice sociale, au rang desquelles les femmes occupent une place de choix. Puissent d’autres héroïnes de la vie ordinaire trouver « leur Colette Avrane » pour les extraire de l’anonymat et les préserver de l’oubli.