Nous avons lu : Colette Pipon, Et on tuera tous les affreux. Le féminisme au risque de la misandrie (1970-1980)

Compte rendu de : Colette Pipon, Et on tuera tous les affreux. Le féminisme au risque de la misandrie (1970-1980), Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection Mnémosyne, 2013, 239 pages. Édition d’un mémoire de master 2.

Ce mémoire de master 2, réalisé à l’Université de Dijon, sous la direction de Xavier Vigna, a obtenu en 2013 le prix Mnémosyne, ce qui lui vaut d’être publié dans la collection du même nom, aux Presses universitaires de Rennes. On ne peut que se réjouir de voir un travail sur l’histoire du féminisme récompensé ainsi pour sa qualité, sans doute aussi pour son audace tant le sujet est, sinon tabou, du moins délicat. Le féminisme a en effet toujours été accusé par ses adversaires d’être haineux à l’égard des hommes et attester l’existence de cette haine, c’est sans doute assumer le risque d’apporter de l’eau à leur moulin. Le problème est complexe à gérer pour les féministes, comme l’a été d’une manière plus générale, la reconnaissance de la violence des femmes, occultée ou minimisée. De récentes et excellentes études nous invitent à réviser si nécessaire la vision irénique du comportement « féminin ». Pour l’auteure, le désir de creuser la question vient en tout cas de l’image négative du féminisme dans sa génération, l’accusation de misandrie étant centrale.

L’étude se centre logiquement sur le MLF – la décennie 1970 donc – et il faut peut-être rappeler – sous peine de faire du MLFcentrisme – que le féminisme à cette époque, avant, après, est pluriel, et que ses expressions réformistes, modérées, mixtes ou féminines, sont hors-champ. Mais comment saisir ce MLF insaisissable, pluriel ? Les sources utilisées sont limitées à des textes imprimés incluant les incontournables (Scum Manifesto, Les Guérillères, Odyssée d’une amazone…) et dix entretiens. Le corpus ne peut donc refléter la diversité des sensibilités ni, en conséquence, permettre de cerner d’éventuelles variations du discours misandre, mais les limitations du corpus sont tout à fait légitimes dans le cadre d’une recherche courte en master 2.

L’interprétation des sources est aussi complexe : Scum et son auteure, Valerie Solanas, ne se laissent pas saisir facilement. L’ironie, le 2e degré, la provocation sont omniprésents dans les années 1970. L’inversion ironique du propos misogyne est-elle misandre ? (p. 165). Les citations font entendre la petite musique de la langue militante des années 68, portant haut l’imaginaire et la phraséologie révolutionnaires.

Les textes réunis sont néanmoins très « parlants ». Eux seuls peuvent attester la misandrie, car il n’y a pas de passage à l’acte. Le mouvement crée sa radicalité en identifiant l’ennemi, en rejetant le masculin, en proposant une nouvelle identité pour les femmes. Dans les luttes, plus que l’avortement, c’est la dénonciation du viol qui durcit le discours. « Tout homme est un violeur en puissance » lit-on dans Le Quotidien des femmes en 1976 édité par Psych et po (p. 54). Dès 1970, la non-mixité est une pratique qui peut être interprétée comme misandre. Le lesbianisme, en tant que politisation de l’homosexualité féminine, contribue lui aussi à la radicalisation féministe.

Le MLF est-il misandre ? Il ne se revendique pas comme tel, explique Colette Pipon, mais il peut l’être. La misandrie peut être définie comme l’hostilité ou le mépris à l’égard des hommes. Les dictionnaires intègrent le mot dans les années 1970, et ne l’envisagent qu’au féminin ! La synchronie avec l’apparition du MLF ne doit rien au hasard ; le caractère très récent du mot, alors que misogynie date de plusieurs siècles, donne une idée de la censure qui frappe ce sentiment. Le féminisme radical ouvre un espace pour son expression. Il n’en demeure pas moins difficile de peser dans les paroles et les actes l’ironie, le mépris, la généralisation abusive, le rejet, l’agressivité, le ressentiment parfois tenus pour équivalents.

Pour Colette Pipon, la haine misandre des féministes est une haine-réponse, une haine rationnelle (à la différence de la misogynie), née de l’oppression, une haine qui conduit dans une impasse, le séparatisme, l’impossibilité des compromis, la coupure entre une « avant-garde » et l’ensemble des femmes. Est-ce ce qui explique le « déclin » du MLF ? Cette affirmation paraîtra très discutable. Mais l’ouvrage se clôt sur le dépassement de la haine, et nous pouvons méditer sur cette phrase de Monique Wittig : « Elles ont transformé leur haine en énergie » (Les Guérillères, p. 19).

 
Compte rendu réalisé par Christine Bard.
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 22, décembre 2014.