Nous avons lu : Fabienne Dumont, Des sorcières comme les autres

Compte rendu de l’ouvrage de Fabienne Dumont, Des sorcières comme les autres : artistes et féministes dans la France des années 1970, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, collection Archives du féminisme, 2014, 568 pages.

Avec Des sorcières comme les autres, la collection Archives du féminisme fournit à la recherche en histoire de l’art un outil de travail des plus précieux tant cet ouvrage recèle d’informations et de connaissances. Ainsi qu’elle l’explique elle-même dans l’introduction, Fabienne Dumont a entrepris dès 1996 une recherche sur les groupes de plasticiennes féministes françaises des années 1970. Ce travail poursuivi jusqu’en 2003 a constitué sa thèse de doctorat, soutenue en 2004 ; puis, jusqu’en 2013, Fabienne Dumont n’a cessé d’affiner et de compléter ses recherches, notamment par des rencontres d’artistes. L’originalité de son travail réside dans le choix d’un vaste échantillon de créatrices engagées dans le mouvement féministe post-1968, qui se donnent pour but de participer à l’expression des femmes dans un secteur d’activités nettement masculin.

Après avoir exposé le contexte politique général dans lequel se situe la production artistique féministe des années 1970 et justifié le choix de cette période riche et active en actions féministes sur tous les plans, Fabienne Dumont se livre à une analyse très pertinente de la visibilité des œuvres des plasticiennes dans tous les domaines qui font autorité en la matière. Procédant avec une grande rigueur et étayant ses hypothèses sur des observations objectives qui fondent la valeur scientifique de son travail, Fabienne Dumont établit que dès la période de formation dans les écoles d’art, les femmes sont marginalisées et pénalisées. Certes les études leur sont accessibles mais il est entendu – et les jeunes femmes intègrent ce schéma de pensée – qu’elles ne deviendront pas artistes à l’instar des hommes. En admettant qu’elles surmontent cet interdit ancestral bien que non dit, elles doivent affronter une nouvelle épreuve : faire connaître leur création. Fabienne Dumont prouve à travers l’étude des revues d’art, qu’elles soient d’information générale ou de soutien d’une avant-garde, combien la place faite aux femmes est réduite. La même observation vaut pour les musées et expositions ; les galeries, les salons d’art, les expositions nationales ou internationales ne réservent qu’une place minimale, un peu annexe en quelque sorte, à la création féminine.

Cette difficulté à s’insérer dans le monde de l’art officiel et à s’y faire reconnaître a déterminé les plasticiennes des années 1970 à rechercher et à mettre en place un réseau alternatif qui se subdivise en plusieurs groupes fondés sur des préoccupations communes, plus ou moins idéologiques et dont la durée de vie a varié, en fonction de la solidité des projets liant les membres du collectif. L’impact de réseaux alternatifs a permis de mesurer la discrimination dont étaient victimes les plasticiennes, remettant ainsi en cause les valeurs dominantes sur le marché de l’art ; mais le manque d’unité de ces réseaux, chacun affichant sa philosophie et ses préoccupations spécifiques, a limité leur influence. Cette tentative, positive malgré tout, n’a pas totalement comblé l’attente des initiatrices.

Abordant ensuite les recherches sur les femmes en histoire de l’art, Fabienne Dumont souligne que les plasticiennes reproduisent en fait les théories du mouvement féministe et se répartissent globalement en deux catégories : les universalistes et les essentialistes. Mais dans l’ensemble, les écrits publiés dans les années 1970 ne rendent pas compte de la vitalité de la création artistique féminine, si bien que l’histoire de l’art, lacunaire, ratifie l’opinion que les femmes n’occupent qu’une place très secondaire dans les arts plastiques. Évoluant parallèlement au mouvement socio-politique des femmes, mais avec un peu de retard, le mouvement des plasticiennes reste en marge de ce dernier, ce qui le prive de possibilités d’enrichissement et de soutien. Dans les années 1975-1979, il réussit à s’imposer et à se faire entendre, ensuite il s’estompe.

Après les deux premières parties qui situent le contexte socio-politique dans lequel agissent les créatrices des années 1970 et les modalités d’action qu’elles tentent de mettre au point pour faire leur place dans le monde de l’art, Fabienne Dumont analyse de manière quasi-exhaustive la production d’une multitude d’artistes. La troisième partie de son ouvrage est consacrée à des « œuvres sans critiques féministes évidentes », assez abstraites, empreintes de sérénité ou au contraire étranges, déstabilisantes, voire nettement angoissantes. Les œuvres d’une soixantaine de plasticiennes regroupées en fonction des thématiques abordées sont scrutées et commentées par l’historienne. La quatrième partie, consacrée à un peu plus de trente artistes qui proposent des « critiques des stéréotypes diffusés dans la société », s’organise également suivant des regroupements thématiques et un examen approfondi de la création de chacune. Sont dénoncées les conditions de vie des femmes les plus nettement représentatives du rôle traditionnel qui leur est imposé dans la vie privée puis, de manière plus positive, d’autres plasticiennes proposent une image différente des femmes par la déconstruction des rôles sexués et la mise en évidence des mécanismes sociaux à l’œuvre, intégrés par les individus des deux sexes. Certaines plasticiennes s’attachent davantage à la place des femmes dans la vie publique et à l’image donnée d’elles. En tout, Fabienne Dumont commente la recherche et la création de près de cent artistes et sans doute n’est-ce pas un hasard si celles qui remettent en cause l’état socio-politique contemporain et en proposent une « sortie » sont minoritaires. Cet examen précis vient renforcer les constatations des premières parties du livre.

À son travail d’analyse proprement dit, Fabienne Dumont ajoute deux annexes comprenant des textes rédigés par les plasticiennes et certains entretiens avec les artistes. Enfin, une très copieuse bibliographie, qui réserve une notice richement documentée à chaque artiste individuellement, n’occupe pas moins de quarante-neuf pages.

Ce travail de recherche et le livre qui en est issu représentent une véritable somme sur les arts plastiques féminins des années post-1968 ; indispensable aux chercheuses/rs, il offre également aux profanes qui veulent mieux comprendre l’art contemporain une approche très stimulante. Un livre magistral dont la publication s’imposait.

NB. Un 1er compte-rendu de ce livre a été publié sur le site à l’occasion de sa publication.

 

Compte rendu réalisé par Mireille Douspis.
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 22, décembre 2014.