Nous avons lu : C. Lévy, Genre et modernité au Japon

Christine Lévy, enseignante-chercheuse en études japonaises à l’Université de Bordeaux, est la maîtresse d’œuvre de cet ouvrage. Elle est connue et reconnue dans le domaine des études sur genre et féminisme au Japon et propose avec cet ouvrage un ensemble passionnant sur la première revue féministe au Japon, qui intervient sur les questions les plus brûlantes du moment, dans une étonnante synchronie avec les pays occidentaux. Ce débat international tourne autour de l’émergence de la figure de la « Femme nouvelle ». Seïtô se présente comme une revue faite par des femmes et pour des femmes ; elle peut symboliser à elle seule l’entrée du Japon dans la modernité. La revue n’est pas la toute première expression du féminisme au Japon : des mouvements libéraux, démocratiques et socialistes défendant les droits des femmes lui ont préexisté, mais Seïtô est davantage orienté vers le personnel – des femmes disent « je », parlent de leurs désirs – et le littéraire, et traduit à sa manière la première « révolution sexuelle », ce qui lui vaut bien des ennuis avec la censure. L’ouvrage pose aussi la question cruciale de l’évaluation et du sens des transferts culturels (œuvres littéraires et théâtrales, ici Ellen Key et Ibsen), de la « traduction culturelle » des valeurs occidentales, mais il s’interroge aussi sur le caractère japonais de cette expression féministe particulière. La mise en contexte est bien réussie et met en évidence l’accès des Japonaises au travail, à l’Université (étape décisive), mais aussi, entre autres, leur quête spirituelle à travers leur rapport aux philosophies et religions.

Christine Lévy a elle-même écrit et traduit une grosse partie de l’ouvrage, et obtenu des contributions d’autres spécialistes, françaises ou japonaises : Marion Saucier, Anne Gonon, Tomomi Ôta, Isabelle Konuma.

Le choix des auteures est de donner à lire au public français les textes les plus importants de cette revue sur la sexualité, l’amour, la prostitution, le célibat… D’où une organisation du livre en 7 chapitres thématiques (« Le Manifeste », « Maison de poupée », « La femme nouvelle », « Vers l’indépendance », « L’amour et la sexualité », « L’avortement », « Chasteté et prostitution ») dans lesquels sont distribués 28 textes majeurs de la revue. De savantes notes infrapaginales précisent les points obscurs pour le public peu familier du thème et surtout de la culture japonaise, et donnent toutes les références bibliographiques nécessaires, ouvertes en permanence au comparatisme. Après cet ensemble très complet, des notices biographiques sur les auteures de la revue sont rassemblées. Puis des chronologies sur la revue et sur l’histoire des femmes au Japon, enfin, une copieuse bibliographie suivie d’un index.

Christine Bard

A propos de : Genre et modernité au Japon : la revue Seïtô (1911-1916) et la femme nouvelle, sous la direction de Christine Lévy, PUR, collection Archives du féminisme, 2013.
Compte-rendu rédigé par Christine Bard. Extrait du Bulletin Archives du féminisme n° 21, décembre 2013.