Thèse : C. Formaglio, « Féministe d’abord »… Cécile Brunschvicg (1877-1946)

Compte-rendu de la thèse de Cécile Formaglio, « Féministe d’abord ». Un engagement militant : Cécile Brunschvicg (1877-1946), thèse d’histoire sous la direction de Christine Bard (2011), soutenue à l’Université d’Angers le 27 octobre 2011.

Siân Reynolds, Françoise Battagliola, Christine Manigand, Pascale Quincy-Lefebvre et Christine Bard, sa directrice, faisaient partie du jury. Cécile Formaglio a obtenu la mention très honorable avec les félicitations.

C’est un événement pour notre association qui est à l’origine du dépôt du fonds Cécile Brunschvicg au Centre des archives du féminisme d’Angers. Et un moment émouvant pour la famille de Cécile Brunschvicg. Deux petits enfants de cette grande féministe étaient présents. Marianne Baruch, fidèle adhérente de notre association, a apporté à la fin de la soutenance quelques informations inédites sur sa grand-mère.

 

Cette thèse s’appuie sur l’éclairage inédit que constituent les archives privées de Cécile Brunschvicg, conservées au Centre des archives du féminisme. Il n’est plus besoin de présenter aux lectrices/lecteurs du Bulletin cette actrice de premier plan du féminisme de la première vague, ni de revenir sur l’histoire de son fonds d’archives. Cette thèse s’est efforcée de questionner cette affirmation, cette définition que Cécile Brunschvicg donne d’elle-même et que l’on retrouve à plusieurs reprises sous sa plume : « féministe d’abord », en donnant une vision transversale et thématique de ses engagements, pour comprendre comment ceux-ci se sont développés à partir d’un cadre de pensée nourri du féminisme, qui lui confère une vision sexuée des problèmes de la société française de son époque, qu’ils soient politiques, économiques, sociaux. Ses engagements non féministes n’ont pas été occultés mais leurs relations avec ce socle de base sont interrogées. Les éléments biographiques, l’évocation de ses origines familiales et sociales, de l’éducation qu’elle a reçue ouvrent notre étude : en effet, parce qu’elle est patriote, profondément républicaine et qu’elle entend contribuer à la construction de son pays par ses revendications féministes, le milieu social de Cécile Brunschvicg était important à étudier pour comprendre ses référents politiques et culturels et voir comment ils ont pu influer sur son engagement féministe. Les origines sociales de Cécile Brunschvicg révèlent qu’elle s’inscrit pleinement dans la famille des républicains de progrès, partisans de la réforme sociale, où la morale tient une place importante. La nature de son féminisme est en conformité avec le mouvement dans lequel elle s’insère, celui du féminisme réformiste dont elle assume pleinement l’appartenance et donc les présupposés comme la neutralité ou le caractère modéré. Elle défend aussi la nouvelle identité féminine dont il est porteur dans les colonnes de son journal La Française qu’elle dirige à partir de 1926, et où le projet éducatif de son féminisme prend toute son ampleur. La deuxième partie est consacrée aux engagements de Cécile Brunschvicg dans le domaine social. Cécile Brunschvicg ne s’est jamais contentée de discours : elle réclame pour les femmes une forme de citoyenneté sociale et s’est donc impliquée concrètement dans sa réalisation en luttant par exemple contre les fléaux sociaux (alcoolisme, prostitution réglementée). À côté d’engagements proprement féministes comme la défense au droit du travail des femmes, certains chapitres s’attardent sur des engagements qui pourraient sembler contredire la thèse d’un primat du féminisme dans les engagements publics de Cécile Brunschvicg. Mais ces engagements procèdent en fait aussi d’une inspiration féministe comme son investissement dans la création de l’École des Surintendantes qui, d’un présupposé féministe d’amélioration des conditions de travail des femmes dans les usines de guerre, l’amène à s’investir dans le secteur du travail social, tout en ayant toujours en vue la promotion professionnelle des femmes. D’autres au contraire sont freinés par le primat qu’elle entend continuer à donner au mouvement féministe : antihitlérienne précoce, dont on aurait pu attendre un engagement antifasciste plus important, mais aussi profondément pacifiste, Cécile Brunschvicg a ainsi sciemment choisi de ne pas rompre avec le mouvement féministe et sa neutralité pour ne s’engager que tardivement en 1938 dans la lutte antifasciste. Enfin, la dernière partie est consacrée à ce qui est au coeur de la revendication féministe : la participation aux droits politiques. Au sein de l’UFSF, Cécile Brunschvicg a contribué non seulement à la construction du mouvement suffragiste organisé au niveau national, en tant que mouvement revendicatif, en tant que lobby parlementaire, mais aussi à la construction d’une opinion publique suffragiste. Au delà de l’action, les arguments qu’elle développe en faveur du suffrage des femmes n’ont rien d’original dans le contexte d’un mouvement féministe réformiste bien implanté et qui s’est plus investi dans l’action que dans le renouvellement de sa doctrine. C’est surtout sur la façon de le concevoir qu’elle est intervenue en jugeant les nombreux projets parlementaires élaborés dans l’entredeux- guerres. Cécile Brunschvicg a aussi un parcours particulièrement intéressant car sa tactique de propagande l’a incitée à militer à la fois dans l’opposition féministe et au parti radical à partir de 1924, auquel elle adhère dans le but de convertir aux idées suffragistes les radicaux qui restent les ennemis les plus farouches et les plus influents du vote féminin. Elle a cependant su, en se consacrant à la politique sociale du parti, démontrer la valeur d’expertise des femmes dans le domaine social, ce qui lui vaut d’être appelée au gouvernement en 1936. L’épisode de son sous-secrétariat d’État à l’Éducation nationale constitue évidemment un moment paroxystique dans sa carrière de militante féministe. Le passage de Cécile Brunschvicg au gouvernement est certes de courte durée, mais en réalité son activité gouvernementale, au-delà de son action au Sous-secrétariat d’État de juin 1936 à juin 1937, peut se déployer jusqu’aux premiers mois de la Seconde Guerre mondiale au sein du Conseil Supérieur de la Protection de l’Enfance et du Conseil Supérieur d’Hygiène Sociale. Désireuse de contribuer à des réformes pratiques et forte d’une expérience sociale importante, Cécile Brunschvicg a surtout pu agir en faveur de l’enfance scolarisée et de l’enfance déficiente, avec quelques débuts de réalisation. Son action en faveur des femmes et des réformes féministes a en revanche été paradoxalement moins importante, ce qui lui vaut de sévères critiques de la part de ses contemporaines. Enfin, la thèse retrouve un cadre chronologique plus strict pour évoquer les dernières années de Cécile Brunschvicg celles de la Seconde guerre mondiale et de la Libération. Ces années ne sont plus celles du militantisme mais de l’exil. Cécile Brunschvicg se reconstruit une vie à Aix-en-Provence avec son mari Léon, malgré les difficultés, les lois antisémites et la disparition de leurs biens, pillés par les Allemands et mis sous le contrôle du Commissariat général aux questions juives. L’entrée des Allemands en zone libre marque le début des années les plus sombres pour les Brunschvicg et le début de la clandestinité. Cécile Brunschvicg devenue Mme Léger enseigne, malgré le danger, le patriotisme bien compris à ses élèves de l’école des Baumes et garde la foi en la République et dans le droit international, comme l’attestent ses deux cahiers de guerre, témoignages précieux conservés dans les archives de sa famille. De fait, malgré la maladie et les épreuves de la guerre, Cécile Brunschvicg renoue dès la fin de l’année 1944 avec tous ses engagements d’avant-guerre : elle poursuit son travail d’éducation des femmes, maintenant dotées du droit de vote, relance son journal La Française, renoue avec le mouvement féministe international et dans une optique d’union large des femmes s’engage à la Fédération démocratique internationale des femmes. Mais rattrapée par la maladie, elle décède le 5 octobre 1946, sans avoir pu mener à bout tous ses projets. Ses amis lui rendent un dernier hommage unanime à la Sorbonne le 30 novembre 1946 pour montrer en exemple la militante généreuse, ouverte, courageuse et infatigable qu’elle était.

 
Cécile Formaglio, « Féministe d’abord ». Un engagement militant : Cécile Brunschvicg (1877-1946), thèse d’histoire U. Angers (2011)
Extrait du Bulletin Archives du féminisme n° 19, déc. 2011.