Nous avons lu : Rina Nissim, Une sorcière des temps modernes. Le self-help et le mouvement femmes et santé

Compte rendu de l’ouvrage de Rina Nissim, Une sorcière des temps modernes. Le self-help et le mouvement femmes et santé, Genève, éditions Mamamélis, 2014, 196 pages.

À l’heure de sa retraite comme naturopathe, la féministe genevoise Rina Nissim publie un récit qui retrace l’histoire collective du mouvement de santé des femmes, dans lequel elle a joué un rôle majeur. Lire ce livre est particulièrement intéressant pour mesurer l’importance d’une facette souvent sous-estimée du féminisme, concernant la manière dont les femmes veulent et peuvent prendre en mains elles-mêmes leur santé, ainsi que la faiblesse de ce mouvement en France.

Tout commence au début des années 1970 avec la tournée en Europe de femmes de la Feminist Women’s Health Clinic de Los Angeles. À Genève, 400 femmes assistent à leur présentation, associée à une démonstration de l’auto-examen. Les militantes étatsusiennes expliquent en quoi consiste leur combat pour soustraire les femmes au pouvoir médical. Issu d’un collectif féministe de Boston et vite traduit, Notre Corps, nous-mêmes, publié en 1971, rencontre un écho encourageant. La recherche historique est associée à cette prise de conscience : on redécouvre l’histoire oubliée des femmes soignantes qui utilisaient les plantes (Sorcières, sages-femmes et infirmières : une histoire des femmes et de la médecine, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, traduit aux éditions Remue-ménage à Montréal en 1976).

Rina Nissim, déjà engagée dans les luttes pour l’avortement libre et gratuit, est séduite par ce projet politique qui passe par des réalisations concrètes. En 1978, elle participe avec enthousiasme à la création du Dispensaire des femmes à Genève, une structure autogérée qui verse des salaires égaux aux médecins, infirmières, sages-femmes. C’est dans ce cadre du dispensaire que Rina Nissim teste les traitements qu’elle recommandera dans son livre Mamamélis, manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes : un succès qui atteint aujourd’hui sa 5e édition. Entre 1980 et 1985 paraît un trimestriel de contre-information santé intitulé Bon sang !

À partir de 1983 débute pour Rina Nissim un engagement international qui la mène à créer des centres de santé des femmes selon les méthodes et l’éthique de l’éducation populaire. Elle prend la mesure des différences : droit à l’avortement ici, droit à la contraception librement choisie et droit à la fécondité là-bas. Avec les femmes des milieux populaires au Costa Rica, au Nicaragua, elle constate à nouveau le pouvoir libérateur des discussions « sur le ventre ». Alors qu’en Suisse, le féminisme s’essouffle un peu, elle expérimente en Inde une recherche action par et pour les femmes, sur les soins par les plantes. Les résultats seront publiés en 1997 dans Touch me, touch me not. Le self-help se distingue du planning familial : les « droits reproductifs » viennent dans les préoccupations des femmes après les problèmes les plus cruciaux : trouver de l’eau potable, de la nourriture et un logement. Les Indiennes rencontrées par Rina Nissim se soucient plus de leur fertilité (les enfants seront leur assurance-vieillesse) que de la contraception.

Pour finir, l’auteure livre son analyse des défis du temps présent : les alternatives aux hormones de substitution (voir son livre précédent : La ménopause, 2006), une autre vision du cancer du sein et de son dépistage. L’hypermédicalisation a, depuis les années 1970, progressé. Les scandales autour de médicaments dangereux se sont multipliés. On se souvient du Médiator, des prothèses mammaires défectueuses, des inquiétudes concernant les pilules contraceptives de la 3e et 4e génération.

Les luttes évoquées par Rina Nissim sont internationales, à l’image des rencontres « Femmes et santé » qui ont lieu depuis 1977, malgré toutes les difficultés des mouvements autonomes pour assurer la participation des pays appauvris. Dans ce cadre se partagent des expériences qui confirment toujours la pertinence de self-help, par exemple pour les femmes en situation de handicap.

Dans ce petit livre synthétique, Rina Nissim ne cherche pas à faire un panorama complet du self-help ; elle part de son expérience militante longue, riche et diverse. C’est aussi en cela que la lecture de ce livre est intéressante, presque en creux, sur l’auto-perception d’une féministe qui s’est engagée peu après 68 pour la libération des femmes. Pas de personnalisation. Pas de « mérite » personnel. La militante ne « serait rien » sans le collectif. Rina Nissim avoue une « groupite » aiguë. Et ce qu’elle livre de personnel est, bien sûr, politique, et déjà élaboré dans les groupes de conscience / groupes de santé où le récit de soi se construit à partir du somatique et de son interprétation.

En quelques pages, Rina Nissim esquisse tout de même un autoportrait très suggestif. Née juste après la Seconde Guerre mondiale, en Israël, de parents juifs originaires de Thessalonique qui ont pu s’enfuir avant les déportations, arrivée jeune en Suisse, elle explique comment les maladies de l’enfance et de l’adolescence l’ont mise sur le chemin du soin, et analyse les raisons familiales et culturelles qui lui donnent le devoir de « porter » le monde et d’y réduire souffrances et injustices. Elle insiste beaucoup sur le caractère international du mouvement, et sur l’accessibilité de la méthode, dans divers contextes, des cantons suisses à l’Amérique centrale en passant par l’Inde. Elle explique enfin très bien le pouvoir du self-help, ses effets de libération de la parole des femmes sur tout ce qu’elles vivent, les violences par exemple, et sur la dynamique de prise de conscience enclenchée par les discussions. En ce sens, la portée du self-help dépasse le domaine de la santé et rejoint tous les enjeux stratégiques, éthiques, intellectuels, organisationnels, intersectionnels du féminisme, dans sa branche la plus radicale et autonome. Notons que la contribution de Rina Nissim au féminisme contemporain ne se limite pas à la gynécologie naturopathique. Signalons son activité d’éditrice, qui reflète bien ses engagements : aux éditions Mamamélis, le catalogue ouvre sur le lesbianisme politique (Adrienne Rich, Audre Lorde) ainsi que sur les pacifistes Femmes en noir (Neda. Une vie en Yougoslavie, 2001).

 
Compte rendu réalisé par Christine Bard.
Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 22, décembre 2014.