Thèse : Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes

Par Mireille Douspis.

Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable, préface d’Olivier Fillieule, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection Archives du féminisme, 2014.

Dans sa thèse intitulée Les hommes dans les mouvements féministes, Alban Jacquemart aborde un sujet peu défriché jusqu’à présent, à travers trois vagues féministes successives et sur une longue période, qui s’étend de 1870 pratiquement à nos jours. En outre, la méthode socio-historique qu’il applique à son sujet se révèle très intéressante puisqu’elle associe l’évolution historique et le milieu originel de ces hommes qui adhèrent au féminisme, le terreau dans lequel ils s’enracinent.

Dans une première partie, Alban Jacquemart examine les engagements des hommes pour les droits des femmes de 1870 à 1940. À la fin du XIXe siècle, Léon Richer marque de sa forte empreinte le mouvement féministe. Républicain convaincu, il estime que les femmes doivent être des citoyennes à part égale avec les hommes. Il publie le journal Le droit des femmes à partir de 1869 et s’efforce de gagner des hommes à la cause féministe. Cependant, à l’exception de quelques personnalités prestigieuses (Victor Hugo par exemple), il ne réussit pas à fédérer un mouvement suffisant et doit compter surtout sur les femmes. De ce côté, des dissensions apparaissent, certaines militantes considérant favorablement la stratégie de Léon Richer, d’autres, plus radicales, choisissant l’autonomie, si bien que dans les années 1900, les femmes prennent la tête du mouvement féministe, les hommes ne figurant qu’en tant qu’auxiliaires. En 1901 est créé le CNFF, de tendance réformiste, qui veut que les femmes soient à l’initiative de leurs revendications. Très tôt dans le mouvement féministe, se pose la question de la direction : il est logique et indispensable que les femmes soient autonomes mais la participation des hommes présente des aspects positifs, comme le constatent bien vite les radicales qui ne recrutent pas aisément et manquent des réseaux nécessaires. Les féministes de la première vague se heurtent à la contradiction de se poser comme sujets qui s’émancipent de la tutelle masculine sans rejeter la mixité.

Après la Deuxième Guerre mondiale, alors que plusieurs revendications féministes majeures ont abouti à la reconnaissance de droits pour les femmes, la présence des hommes dans les mouvements féministes ne se présente plus de la même manière et la deuxième vague, qui émerge dans les années 1970, se focalise essentiellement sur le patriarcat, à l’origine d’une infériorité de fait. La question de la mixité fait alors débat au sein des féminismes. L’association Maternité heureuse (1956) devenue MFPF, de même que le MLAC, qui revendiquent le droit à la contraception et à l’avortement, sont évidemment mixtes puisqu’ils impliquent le « pouvoir médical », largement dominé par les hommes ; cependant, dans les années 1960, des femmes entendent s’exprimer en leur nom propre et en 1970, le MLF exclut la présence masculine. A l’heure de la reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur sexualité, certains militants homosexuels se considèrent comme victimes du patriarcat et rejoignent les mouvements féministes. Dans les associations qui pratiquent la mixité, le thème de mobilisation devient de plus en plus nettement le droit à la différence, à une identité qui échappe à la norme sociale et aux assignations de rôles sociaux. En s’attaquant au patriarcat séculaire, le féminisme suscite un débat nouveau et la confrontation de deux philosophies : l’humanisme et la primauté de l’identité ; pour ceux qui privilégient l’humanisme, il existe l’humanité sans distinction de genre, de sexe, etc., pour les autres, il existe des individus différents, qui n’appartiennent pas à des catégories prédéfinies par la société. Ainsi, l’engagement des hommes dans les mouvements féministes au cours des deux dernières décennies aboutit à une « déféminisation » du féminisme et à une remise en cause plus large des discriminations sociales. L’analyse d’Alban Jacquemart montre avec clarté les causes et les modalités de l’engagement masculin aux côtés des féministes. Les pionnières de la première vague ont besoin des hommes pour vulgariser leurs revendications et en assurer le succès ; plusieurs droits ayant été satisfaits, les féministes de la deuxième vague privilégient l’autonomie, elles refusent que les agents ou du moins les bénéficiaires de leur aliénation s’expriment en leur nom ; mais on assiste dans un troisième temps au développement d’une nouvelle forme de mixité recherchée par les hommes qui ne se reconnaissent pas dans le modèle patriarcal et élargissent ainsi le champ du combat féministe.

Dans la seconde partie de sa thèse, Alban Jacquemart étudie les « ressorts de l’engagement », comment un homme devient militant féministe, le reste ou bien cesse de militer tout en demeurant féministe. Les entretiens réalisés par Alban Jacquemart, son enquête sociologique l’amènent à recenser plusieurs facteurs d’engagement : d’abord une certaine habitude de celui-ci, qu’il soit politique, syndical, etc., puis la disponibilité et une socialisation dans un milieu dominé par les femmes. Lors de la première vague, le féminisme réformiste s’inscrit nettement dans le camp républicain ; en témoignent les voies d’accès telles que le mouvement pacifiste, la franc-maçonnerie et la Ligue des droits de l’Homme et du citoyen. La deuxième vague se situe dans la mouvance de l’extrême-gauche au cours des années 1970, qu’il s’agisse de partis politiques ou de syndicats, tandis qu’à partir des années 1990, on note la diversification des réseaux de recrutement. S’affirmer comme militant féministe présente évidemment un aspect paradoxal : comment lutter efficacement contre un pouvoir que l’on incarne malgré soi ? Il faut une forte conviction politique, égalitaire, doublée souvent d’une conviction éthique. Pour de nombreux militants, c’est aussi la possibilité d’exprimer leur identité de genre. En décalage et mal à l’aise par rapport à la norme sociale masculine, ils se trouvent en adéquation avec eux-mêmes dans les mouvements féministes. Comme dans n’importe quelle instance militante, il arrive que les militants féministes renoncent à leur engagement actif, faute de disponibilité ou pour diverses raisons, mais l’enquête fait apparaître que tous demeurent fidèles à leurs convictions féministes et qu’ils ont conservé la grille de lecture du monde acquise au contact des mouvements féministes. Avant de conclure sa thèse, Alban Jacquemart propose l’exemple de « carrières militantes » masculines : deux qui relèvent de la tendance humaniste et deux autres de la quête identitaire.

La thèse d’Alban Jacquemart, qui conjugue analyse sociologique et étude historique, éclaire d’un jour original la recherche consacrée au féminisme en l’envisageant dans la perspective de l’engagement masculin. Il n’existe pas de frontière étanche entre dominants et dominé(e)s ; le terme « féminisme » offre à certains hommes le cadre de revendications dont ils ont besoin et, d’autre part, il semble bien qu’après un intermède indispensable aux femmes pour apprendre à s’émanciper, la tendance actuelle du féminisme revienne à la mixité dont une socialisation équilibrée ne peut sans doute se passer.