Nous avons lu : Catherine Jacques, Les féministes belges et les luttes pour l’égalité politique et économique (1918-1968)

Par Mireille Douspis.

Catherine Jacques, Les féministes belges et les luttes pour l’égalité politique et économique (1918-1968), Bruxelles, Académie Royale de Belgique, Classe des lettres et des sciences morales et politiques, 2013.

En choisissant la période qui s’étend de 1918 à 1968, Catherine Jacques analyse le féminisme belge à l’époque tout à fait contemporaine et à des moments stratégiquement importants : comment le combat des femmes mis en veilleuse pendant les guerres alors même qu’elles démontrent leurs capacités de résistance et de remplacement des hommes au sein de la société reprend-il et se développe-t-il ?

Dans cet ouvrage issu de sa thèse, Catherine Jacques montre que suivant le moment, en fonction aussi des mouvements féministes dans les autres pays, les femmes belges sont amenées à nuancer leur conception de la citoyenneté ; il s’agit toujours d’obtenir l’égalité des droits avec les hommes mais cela se traduit diversement : soit sur le plan politique avec le droit de vote, soit sur le plan civil et juridique ou encore le plan social si on considère l’égalité professionnelle et salariale. Catherine Jacques examine ces divers aspects de la lutte des féministes belges ; elle souligne d’autre part l’importance des guerres dans l’expérience des femmes du XXe siècle. Contraintes de résoudre de graves problèmes, elles s’organisent et acquièrent vite une conscience politique. La Première Guerre mondiale terminée et alors qu’elles ont pris largement part à l’effort de guerre, les femmes belges se voient menacées de renvoi dans leurs foyers, comme s’il s’agissait simplement de revenir à l’ordre ancien. Or les besoins économiques nécessitant un double salaire dans les couches laborieuses, les femmes revendiquent un travail salarié, qui les émancipe par rapport au mari et à la société. Bientôt, s’ajoute la conscience de l’épanouissement personnel alors que la lutte pour l’obtention du suffrage universel se solde par un échec puisque les femmes n’obtiennent que le droit de vote aux élections municipales.

Rapidement, les féministes belges découvrent que l’accès à la citoyenneté passe dans leur pays par l’acquisition des droits sociaux plutôt que politiques. Aussi choisissent-elles de poursuivre leurs efforts dans cette voie, ce qui a pour effet de produire une confrontation entre féministes laïques et féministes chrétiennes. Pour ces dernières, « la femme » reste avant tout une mère tandis que les premières perçoivent un être humain qui doit bénéficier des mêmes droits que l’homme, notamment d’un salaire égal pour le même travail. L’Église catholique influente en Belgique défend très longtemps la tradition d’un travail féminin lié aux contingences sociales, distinct du secteur d’activité des hommes, et d’un salaire d’appoint par conséquent. C’est seulement en 1948 que les femmes peuvent accéder à la magistrature et l’accès à la fonction publique, dans un pays où n’existe pas la séparation de l’Église et de l’État, est également tardif.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, alors que le résistance féminine ne fait l’objet d’aucune reconnaissance officielle, les féministes s’engagent dans une lutte sur le plan juridique au sujet de la nationalité. Refusant le principe général qui fait de la femme une « dépendance » du mari, elles réclament le droit pour l’épouse de conserver la nationalité belge, quelle que soit celle du conjoint, même s’il appartient à un pays considéré comme « ennemi » de la Belgique.

Bien que, dans le cas de la Belgique, le moyen le plus efficace pour parvenir à la citoyenneté se révèle être la reconnaissance du droit au travail dans les mêmes conditions que les hommes, la lutte sur le plan politique n’a jamais cessé. Dans l’entre-deux-guerres, la montée du fascisme mobilise les femmes et les associations féministes belges sont unies contre la guerre et en faveur de la démocratie. Quoique privées du droit de vote, les femmes belges comprennent parfaitement la nécessité d’agir et de peser sur les choix politiques qui concernent l’humanité entière. Elles s’impliquent dans le rapport de forces et les décisions qui engagent l’avenir de leur pays et le régime parlementaire, prouvant ainsi qu’elles sont des citoyennes à part entière, injustement privées de droits. C’est seulement le 27 mars 1948 que le suffrage féminin est adopté et la Convention internationale des droits politiques des femmes, qui date de 1953, n’est ratifiée par la Belgique qu’en 1964. La résistance à l’égalité entre hommes et femmes y est forte, ce qui fragilise parfois le mouvement féministe « de l’intérieur » ; en effet, tandis que les femmes les plus convaincues et les plus radicales comme Georgette Ciselet sont universalistes, d’autres penchent plutôt pour l’essentialisme, admettant qu’il existe des dispositions féminines spécifiques qui ne légitiment pas l’obtention des mêmes droits que les hommes.

Catherine Jacques présente un panorama précis et détaillé de la lutte des femmes belges pour acquérir l’égalité des droits pendant un demi-siècle d’histoire européenne mouvementé et décisif. Son travail très documenté met en évidence le fait qu’il n’existait pas de voie royale pour le féminisme belge. Il ne suffisait pas d’imiter les suffragettes des pays voisins ; l’échec sur le plan des droits politiques les amène à affirmer leur citoyenneté dans les revendications d’ordre économique comme le droit au travail, l’égalité salariale et dans leur prise de parole au sujet des choix de société. Catherine Jacques souligne aussi que confrontées au droit, au code civil, aux traditions chrétiennes et aux représentations dominantes qui leur sont hostiles, les femmes belges et les féministes elles-mêmes éprouvent des difficultés à concevoir une complète égalité de droits avec les hommes. Elles se pénalisent elles-mêmes, s’autocensurent en quelque sorte en ne se reconnaissant qu’une égalité dans la différence. Le carcan mental qui paralyse encore nombre d’entre elles constitue un obstacle majeur à leur émancipation.