Nous avons lu : Cécile Formaglio, « Féministe d’abord » : Cécile Brunschvicg (1877-1946)

Par Mireille Douspis.

Cécile Formaglio, « Féministe d’abord » : Cécile Brunschvicg (1877-1946), Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection Archives du féminisme, 2014.

Dans sa thèse de doctorat consacrée à la vie et l’engagement de Cécile Brunschvicg, Cécile Formaglio retrace le destin de l’une des féministes réformistes les plus actives de la France de la première moitié du XXe siècle et répond à plusieurs questions : comment devient-on féministe militante ? Que recouvre exactement cette expression et comment se caractérise le féminisme réformiste ? Quelle place Cécile Brunschvicg envisage-t-elle pour les femmes dans la société ?

Née en 1877 dans une famille bourgeoise très aisée, Cécile Kahn ne reçoit qu’une instruction assez sommaire, comme il sied à une jeune fille à cette époque. Il semble néanmoins qu’elle ait manifesté tôt une curiosité d’esprit qui la fait s’intéresser à des sujets intellectuels. D’où son mariage avec le philosophe Léon Brunschvicg, futur professeur d’université, en 1899. De cette union, naissent quatre enfants et, avant la naissance des deux plus jeunes, Cécile Brunschvicg prend part au mouvement féministe, conciliant dès 1908 sa vie de mère avec l’activité militante abordée par le biais de la philanthropie. Au moyen des œuvres charitables, Cécile Brunschvicg entre en contact avec l’exploitation subie par les femmes, en particulier celles qui travaillent à domicile. Très rapidement, la bienfaisance ne la satisfait pas et elle comprend qu’il faut agir à la racine du mal. Elle adhère à la section Travail du CNFF (Conseil National des Femmes Françaises) et tente d’amener les femmes à la syndicalisation pour défendre leurs droits à l’égalité dans le travail. Cécile Formaglio montre que l’expérience sur le terrain détermine la prise de conscience de Cécile Brunschvicg bien plus que des ouvrages théoriques et qu’en cela, elle ne se différencie pas de nombreuses féministes réformistes. Quoique fervente patriote et parfaite républicaine, elle comprend très tôt la dimension internationale de son engagement et participe aux congrès féministes internationaux dès 1911. À ses yeux, il importe de connaître les actions entreprises et les progrès réalisés dans les autres pays tout en partageant les acquis du travail effectué en France.

Bien que le succès ne vienne pas récompenser son militantisme, Cécile Brunschvicg poursuit inlassablement ses efforts en faveur du suffrage et du travail des femmes, à la manière d’un « apostolat », dit Cécile Formaglio.

Avant d’aborder dans le détail les combats menés par Cécile Brunschvicg, Cécile Formaglio expose l’« idéal » des féministes réformistes. Ces femmes inscrivent leurs revendications dans le cadre de la légalité ; elles refusent les actions violentes, s’efforcent de créer des réseaux de sympathie, en sensibilisant les hommes politiques à leurs idées et en s’imposant une stricte neutralité religieuse et politique. En ce qui concerne la notion de genre, les réformistes ne remettent pas en cause les valeurs féminines traditionnelles et, pour Cécile Brunschvicg, le mariage et la maternité constituent le destin normal des femmes, même si elle a bien conscience que les tâches du foyer ne suffisent pas à l’épanouissement d’une femme. Assumant des rôles différents mais complémentaires, la femme et l’homme ont l’un et l’autre une utilité sociale. Aussi faut-il assurer aux femmes une formation qui leur permette de devenir les égales des hommes, tout d’abord à l’école et dans l’accès aux études de même qu’au sein de la famille ; en outre, il s’agit de former des militantes et des élues. Cécile Formaglio montre très clairement l’aspect à la fois moderne et traditionnel du féminisme de Cécile Brunschvicg, qui diffuse ses idées aussi bien oralement que par écrit, dans le journal La Française dont elle est rédactrice en chef de 1926 à 1940.

La conquête des droits sociaux pour les femmes est au centre des préoccupations de Cécile Brunschvicg. Sa présence au sein de la section Travail du CNFF, dont elle devient secrétaire (1913) puis présidente en 1916, l’amène à s’engager sur plusieurs plans : les conditions de travail des enfants, la syndicalisation des femmes qu’elle juge indispensable, l’égalité des salaires pour un même travail. Tenant toujours compte de la priorité familiale, elle s’évertue à concilier liberté du travail et protection des travailleuses et axe son argumentation sur les besoins économiques sans cesser de contester le travail à domicile.

Au nombre des réalisations de Cécile Brunschvicg, il faut compter l’École des surintendantes d’usine dont elle entend faire un service social laïque, professionnalisé et pris en charge par l’État ; d’autre part, son souci d’émancipation des femmes s’applique aussi aux femmes indigènes des colonies. À l’instar de nombreuses féministes, elle se préoccupe de remédier aux fléaux sociaux qui sévissent en France : l’absence d’hygiène, l’insalubrité des logements favorable à la propagation des maladies telles que la tuberculose, l’avortement dangereux pour la mère et nuisible au peuplement de la nation, la prophylaxie des maladies vénériennes, l’alcoolisme, la prostitution ; néanmoins, elle ne condamne pas sans réfléchir aux moyens d’éviter ces maux qu’engendrent les insuffisances de la société. Parmi les fléaux sociaux, la guerre est sans doute le pire. L’UFSF (Union Française pour le Suffrage des Femmes) qu’elle préside participe au mouvement de soutien à la SDN avant de créer une association indépendante : « l’Union féminine pour la Société des Nations » ; le pacifisme de Cécile Brunschvicg se fonde sur le droit et les idéaux démocratiques. L’arrivée au pouvoir d’Hitler fait de la solidarité (vis-à-vis des émigrés allemands) une nécessité et met au premier plan, pour Cécile Brunschvicg, la réaction à l’antisémitisme.

Après son engagement social, Cécile Formaglio examine la lutte de Cécile Brunschvicg pour les droits politiques des femmes. Pendant des années, elle milite au sein de l’UFSF pour l’obtention du droit de vote des femmes, n’hésitant pas à organiser des conférences partout en France et interpellant le Parlement sur cette question. Cécile Formaglio insiste sur l’énergie et le talent qu’elle met au service de cette cause ainsi que sur sa remarquable capacité de propagande, qui font de l’UFSF la première association suffragiste de l’entre-deux-guerres. Ne concevant son action que dans le cadre de la loi et à la recherche d’appuis dans la défense des intérêts féministes, Cécile Brunschvicg adhère en 1924 au Parti Radical. Malgré le peu d’empressement de ce parti de gouvernement en faveur des femmes, elle espère par ce biais sensibiliser les parlementaires et faire aboutir plus sûrement les revendications de l’UFSF. Cette adhésion lui vaut de multiples critiques ; cela contredit le principe de neutralité politique et d’indépendance de l’UFSF et, selon les féministes plus radicales, les femmes doivent créer leurs propres outils politiques. Le couronnement de la carrière de Cécile Brunschvicg est atteint avec sa nomination au poste de Sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale, sous le gouvernement de Léon Blum. Elle obtient des avancées en matière de protection de l’enfance ainsi que du point de vue de l’instruction des filles et des professions ouvertes aux femmes. Cependant les féministes lui reprochent de n’avoir aucunement fait progresser la question du suffrage. De 1940 à 1944, Cécile Brunschvicg survit, dans la clandestinité ; la paix revenue, elle reprend ses activités féministes mais la maladie la contraint à renoncer et elle s’éteint le 5 octobre 1946.

Avec cette thèse dont la progression chronologique épouse le cheminement intellectuel et politique de Cécile Brunschvicg, Cécile Formaglio a excellemment montré comment une bourgeoise riche et cultivée, à l’esprit très ouvert, prend conscience des injustices dont sont victimes les femmes et s’engage résolument dans le mouvement féministe. Peut-être le statut social de Cécile Brunschvicg explique-t-il son choix d’une « politique des petits pas » plutôt que d’un radicalisme agressif ; en tout cas, la question demeure d’actualité et chaque stratégie a ses adeptes. De surcroît, le travail de Cécile Formaglio offre une remarquable valorisation des archives de Cécile Brunschvicg conservées au CAF, complétées par les archives personnelles familiales – obligeamment mises à sa disposition par les descendants de Cécile Brunschvicg.