Nous avons lu : Anne Revillard, La cause des femmes dans l’État. Une comparaison France-Québec

Par Bérengère Savinel.

Anne Revillard, La cause des femmes dans l’État. Une comparaison France-QuébecGrenoble, Presses universitaires de Grenoble, collection Libres cours, 2016, 265 p.

L’ouvrage d’Anne Revillard issu de sa thèse de doctorat se propose de mettre à jour, à partir d’un travail comparatif entre la France et le Québec, les logiques des institutions dédiées à la cause des femme dans l’État.

L’enquête (menée par entretiens semi-directifs et exploration d’archives) retrace la genèse de ces institutions et identifie les facteurs de leur pérennisation, mettant en évidence des mécanismes comparables en France et au Québec : initiatives militantes (au sein et en dehors de l’État) prenant appui sur une dynamique internationale ; affectation d’une administration et d’un budget ; rétroaction des politiques adoptées. Elle souligne également la position mineure de ces institutions dans la hiérarchie institutionnelle étatique des deux pays (administration de soutien restreinte ; budget d’intervention limité voire nul), ce en dépit de l’évolution de leur personnel administratif vers un profil moins militant.

Alors même qu’il connaît une implantation territoriale remarquable en comparaison avec celle du féminisme d’État québecois, le développement du féminisme d’État en France (chapitre 1) apparaît cependant singulièrement entravé par la fragmentation de sa base institutionnelle et par l’instabilité de ses instances, qu’elles soient consultatives ou ministérielles. Le féminisme d’État québécois (chapitre 2) bénéficie quant à lui depuis les années 1970 d’une architecture institutionnelle stable et duale, organisée autour du secrétariat d’État à la condition féminine et d’un organisme au statut consultatif (le Conseil du statut de la femme). Sa forme d’ancrage interministériel, peu connu jusque récemment dans le cas français, lui offre également des marges de manœuvre supérieures. 

Une fois l’histoire de ces institutions retracées, A. Revillard s’intéresse (chapitre 3) à l’imbrication des différentes « composantes cognitives » du féminisme d’État (associations, femmes, organisations internationales, recherche…). Si l’agencement de ces composantes varie selon les contextes, l’auteure identifie une orientation commune transnationale allant dans le sens d’une mise à mal des inégalités de genre et s’inscrivant en filigrane, quoique plus franchement dans le cas français, dans une démarche de façonnage de la femme « moderne », incarnée par la figure d’une femme jeune, originaire de la société concernée, salariée, valide, en couple hétérosexuel (et, pourrait-on ajouter, cisgenre).

Ces proximités ne doivent néanmoins pas dissimuler un référentiel d’action publique variable selon les cas nationaux (chapitre 4). Anne Revillard montre qu’en France, le référentiel de l’égalité professionnelle domine. En effet, les interventions étatiques en faveur de l’égalité se centrent principalement sur la sphère professionnelle. Cette orientation apparaît comme une réaction à un corporatisme familialiste conservateur, solidement ancré dans l’appareil d’État, hostile au mouvement féministe, et qui rend ardue l’inflexion de la politique familiale. Au Québec, le référentiel centré sur l’autonomie économique inclut certes un dispositif ambitieux d’équité salariale mais également d’autres modalités d’interventions étatiques en dehors de la sphère professionnelle (politiques sociales et familiales) en vue d’assurer la sécurité économique des femmes. Cet élargissement du périmètre d’intervention dans le cas québécois tient selon à l’auteure à deux facteurs : d’une part, la présence d’organisations porteuses de revendications familiales au sein du mouvement des femmes et, d’autre part, une institutionnalisation plus tardive des intérêts familiaux facilitant dès lors l’investissement des politiques familiales dans un contexte favorable au mouvement des femmes.

Revillard explore ensuite les modalités d’actions de ces institutions labellisées comme « militantes » (chapitre 5). Faiblement dotées en moyens d’interventions, elles doivent agir par le truchement d’une politique intersectorielle pour influer sur le cours du droit et des politiques publiques. L’expertise apparaît alors pour ces institutions marginalisées comme un répertoire stratégique de choix, à la fois vecteur de crédibilité et support d’une parole critique. L’attention portée à la politique d’effectivité des droits et au travail de manipulation des symboles (chapitre 6) vient conforter l’assignation d’un sens militant à l’action de ces institutions.

Cette analyse conduit l’auteure à envisager le potentiel d’appartenance de ces institutions au mouvement des femmes, tout en soulignant le caractère normatif et excluant de la cause des femmes qu’elles défendent (chapitre 7). Leur traitement de la « question » du voile et de la prostitution est pris en exemple : l’inclusion de différentes catégories de femmes socialement minorisées se heurte à maints obstacles, en dépit de la montée en puissance des politiques publiques anti-discriminatoires. On peut voir là le produit de la réactivation d’une rhétorique moniste qui, pour légitimer le maintien d’institutions spécifiques dédiées à la cause des femmes, postule l’incommensurabilité de la domination masculine comparée aux autres rapports de domination.

L’ouvrage, fort de l’ampleur du matériel empirique mobilisé et de son parti-pris analytique compréhensif et non complaisant, constitue certainement une contribution de référence pour la sociologie de l’action publique et des mouvements sociaux et pour le champ des recherches sur les mouvements de femmes/féministes.