Nous avons lu : Brigitte Rollet, Jacqueline Audry. La femme à la caméra

Par Mireille Douspis.

Brigitte Rollet, Jacqueline Audry. La femme à la caméra, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, collection Archives du féminisme, 2015,  232 p.

L’ouvrage Jacqueline Audry, la femme à la caméra, écrit par Brigitte Rollet, retrace la vie de la cinéaste mais il ne s’agit pas d’une biographie traditionnelle. L’auteure se fixe un double objectif : d’une part, en suivant le parcours professionnel de Jacqueline Audry, de montrer son originalité et ses préoccupations féministes, d’autre part de restituer à cette cinéaste méconnue la place qu’elle mérite et qui est due à une œuvre pionnière de grande qualité.

Née en 1908, Jacqueline Audry bénéficie, comme sa sœur Colette, d’une éducation solide, qui permette de faire d’elle une femme indépendante mais, à la différence de son aînée, elle ne manifeste pas un grand intérêt pour les matières scolaires. Bien qu’elle éprouve une véritable passion de jeunesse pour le cinéma, il semble que ce soit plutôt le besoin d’un salaire qui l’introduise dans le milieu du cinéma et de la réalisation de films ; elle devient scripte puis assistante et progressivement, au terme d’un apprentissage « sur le tas », elle accède à la réalisation pour son propre compte. Commencée dans les années 1930, la carrière cinématographique de Jacqueline Audry se poursuit sous le Régime de Vichy puis à la Libération avant de décliner à l’époque de la Nouvelle Vague ; elle traverse donc les bouleversements politiques de la Seconde Guerre mondiale et accompagne les mutations qui font passer le cinéma d’un stade encore artisanal à l’ère de la production industrielle consumériste. Autre aspect essentiel de la carrière de Jacqueline Audry : elle est l’une des premières femmes qui exerce un métier d’homme et il lui faut assumer cette singularité.

Le premier film tourné par Jacqueline Audry, Les Chevaux du Vercors, date de 1943.  Dans ce documentaire, produit sous l’Occupation, l’hommage à la nature et à la terre, chères au gouvernement de Vichy, se mue en ode à la liberté. Puis, au printemps 1945, elle tourne Les Malheurs de Sophie, adaptation de la comtesse de Ségur où la leçon morale et l’apprentissage de la complète soumission féminine cèdent la place à la rébellion de Sophie. Dès le début de sa carrière et tout au long des années 1950, Jacqueline Audry se heurte à la difficulté d’être femme dans une profession masculine. Elle vient bousculer l’ordre de la « nature » considéré comme intangible ; une femme n’a pas sa place derrière une caméra et sa réussite s’apparente à une concurrence déloyale à l’égard des hommes. Sous la IVe République, inspirée par l’œuvre romanesque de Colette, elle réalise plusieurs films Belle Époque, genre apprécié du public.     Ce sont successivement Gigi (1951), Minne, l’ingénue libertine (1950), Mitsou (1956). Olivia (1951), qui suscite de nombreux commentaires, est adapté du roman de Dorothy Bussy et La Garçonne (1957) de celui de Victor Margueritte. Tous ces films, auxquels on peut ajouter Le Secret du chevalier d’Éon (1960), film de cape et d’épée, abordent les stéréotypes de sexe et la question des femmes sous l’angle de leur éducation et de l’affirmation de leurs capacités et de leur indépendance ; Olivia se distingue néanmoins de l’ensemble et connaît un retentissement particulier car il traite de relations lesbiennes, encore inavouables et impensables à cette époque.   Changeant de style, Jacqueline Audry réalise ensuite un western, La Caraque blonde (1954) et Huis clos (décembre 1954) d’après la pièce de Jean-Paul Sartre. Ce dernier choix étonne de la part d’une réalisatrice qui avait fondé sa notoriété sur des films populaires, plutôt légers ; d’autre part, attaquer un sujet philosophique, aussi grave, lui vaut certaines réserves de la part de critiques qui se demandent s’il s’agit bien là d’un thème qu’une femme peut traiter. Envers et contre tout, Jacqueline Audry réalise son projet, non sans épuiser ses forces.

Avant d’examiner la fin de la carrière et la postérité de Jacqueline Audry, Brigitte Rollet évoque l’aspect matériel du travail de la cinéaste : les budgets et financements de ses films liés à leur réception. Sous la IVe République, le cinéma connaît un grand succès et les romans de Colette adaptés par Jacqueline Audry ont les faveurs d’un large public populaire. À cela, il y a une contrepartie ; classée parmi les auteurs de films populaires, Jacqueline Audry a bien du mal à se faire reconnaître par le public intellectuel et élitiste lorsqu’elle présente Huis clos. Encore faut-il noter que la province réserve un accueil plus favorable que Paris. Au cours des années 1960, Jacqueline Audry tourne quatre films : une comédie à intrigue policière, Cadavres en vacances (1961), un road movie en noir et blanc, Les Petits matins (1962) et deux drames psychologiques en couleur : Les Fruits amers (1967) et Le Lis de mer  (1969), adaptés respectivement de Soledad de Colette Audry et Vanina d’André-Pieyre de Mandiargues ; mais les cinéastes de la Nouvelle Vague ont désormais imposé leur conception et leur esthétique et Jacqueline Audry fait figure de cinéaste appartenant à l’époque antérieure.

À partir des années 1970, commence un processus d’oubli : l’historiographie du cinéma ne mentionne plus (ou à peine) Jacqueline Audry et elle n’est guère sollicitée lors de manifestations officielles telles que les festivals. À la manière des autres formes d’art, le monde du cinéma relègue les créatrices à l’arrière-plan. Audry a eu le tort de s’imposer dans un domaine masculin et de s’illustrer dans un cinéma populaire, qui s’adresse particulièrement aux femmes. Comment mieux que par le silence rendre invisibles ces impardonnables transgressions ?

En annexes, l’ouvrage de Brigitte Rollet présente une filmographie détaillée d’Audry, les fiches techniques de ses films, la transcription d’émissions de radio et de textes puis une importante bibliographie et l’index des noms propres.

Dans cet ouvrage bienvenu, Brigitte Rollet rend justice à Jacqueline Audry et lui restitue sa place au sein des réalisateurs de films français des années 1950-1960 tout en offrant un bel outil de travail.