Nous avons lu : Les féministes de la première vague, sous la direction de Christine Bard

Par Mireille Douspis.

Les féministes de la première vague, sous la direction de Christine Bard, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, collection Archives du féminisme, 2015, 229 p.

Cet ouvrage, réalisé sous la direction de Christine Bard, regroupe les communications présentées au colloque qu’elle a organisé en mai 2011 à Paris avec le concours du Centre d’histoire de Sciences Po. Dans une longue introduction, elle récapitule les moments forts du mouvement féministe dit de la première vague, dont les spécialistes fixent le début à la fin du Second Empire et l’achèvement vers 1940. Puis elle répartit les articles des intervenantes/intervenants suivant trois pôles.

La première partie rassemble sept articles sous le titre polysémique « La diversité culturelle » ; en effet, les personnalités féministes étudiées et le champ d’application de leurs activités sont très variés, ce qui illustre la multitude de possibilités d’œuvrer en faveur des femmes. En s’intéressant à Hubertine Auclert, Édith Taïeb fait connaître une militante radicale, élevée dans un milieu républicain, favorable aux idées de la Révolution, qui s’engage immédiatement dans la revendication politique en réclamant le droit de vote pour les femmes à égalité avec les hommes. Bien souvent, la philanthropie a permis à des femmes de milieux plutôt bourgeois de se familiariser avec les difficultés spécifiquement féminines et de s’engager dans des associations ou institutions féministes. Ce fut tout particulièrement le cas chez les protestantes évoquées par Gabrielle Cadier-Rey : Sarah Monod ou Julie Siegfried. Présente aussi chez les femmes juives, la philanthropie peut se trouver associée à une volonté de favoriser la spiritualité chez elles, comme le montre Catherine Poujol. Dans l’étude de la franc-maçonnerie et la libre-pensée face aux mouvements féministes, Jean-Pierre Bacot constate combien la résistance à l’intégration des femmes fut longue, il faut attendre 1959 pour que se crée une Grande Loge féminine de France. On doit à Anne R. Epstein un article éclairé sur Anna Lampérière et le mouvement solidariste, qui chemine parfois avec les féministes mais présente aussi des divergences importantes. Comme les féministes, les solidaristes exigent plus de justice sociale mais sans revendiquer l’égalité totale. Elles acceptent le modèle patriarcal de la société, le concept de nature des individus et estiment qu’une éducation féminine intelligente doit donner aux femmes leur juste place dans la société. À côté d’hommes irréductibles comme il s’en est trouvé dans la franc-maçonnerie, il en a existé de sincèrement et courageusement féministes ; à ce sujet, l’article d’Alban Jacquemart rend justice à l’un des hommes les plus durablement et fermement engagés aux côtés des féministes du début du XXe siècle : Georges Lhermitte, époux de Maria Vérone. Cet homme, authentique républicain et féministe convaincu, a œuvré pour la cause des femmes sans jamais chercher à occuper le premier plan.

Ce panorama révélateur de tendances féministes très variées prouve s’il en était besoin qu’il existe de multiples manières de s’engager en faveur des femmes et que les organisations les plus farouchement républicaines, universalistes et laïques ont rarement été les figures de proue de l’émancipation des femmes. De la variété des origines des militantes, découle l’intérêt pour des aspects divers de leur engagement. Toutefois, ainsi que le montre la deuxième partie intitulée « La question sociale », un grand nombre d’entre elles choisissent la lutte pour les droits sociaux. Colette Avrane présente le cas de Jeanne Bouvier, ouvrière dans le secteur de la couture, tôt syndiquée et qui consacre une grande partie de sa vie à l’obtention d’un salaire décent pour les ouvrières à domicile ; quels que soient les obstacles, elle se bat sans relâche au sein du syndicat de l’habillement pour la défense des femmes les plus exploitées. À travers le cas de Cécile Brunschvicg, Cécile Formaglio retrace le parcours qui mène une riche bourgeoise de la philanthropie à la prise de conscience féministe et à l’engagement social et même politique, typique des féministes réformistes. Linda L. Clark traite de l’action des féministes appartenant à des professions qualifiées dans les années 1880-1930. Il s’agissait d’abord d’obtenir le droit à l’instruction des filles, ensuite, il fallait que les femmes s’imposent dans un milieu professionnel masculin et obtiennent les mêmes droits, notamment un salaire égal à celui des hommes pour les mêmes qualifications et compétences. À cet égard, on relève le rôle pionnier des femmes enseignantes. Felicia Gordon s’intéresse elle aussi au cas d’une femme qualifiée : la psychiatre Constance Pascal ; à l’opposé de Madeleine Pelletier, elle se conforme dans sa profession au modèle de la femme traditionnelle mais cela impose qu’elle cache sa vie privée, que réprouve la morale. Avec Gabrielle Duchêne et Henriette Brunhes, Sandrine Roll aborde un secteur d’intervention des féministes assez peu connu, la consommation, qui amène à prendre en compte les conditions de travail des ouvrières. Françoise Thébaud propose une nouvelle terminologie : le « féminisme d’expertise » pour désigner l’engagement féministe de femmes de haut niveau intellectuel, qui prônent l’égalité de compétences avec les hommes dans l’activité professionnelle ; Marguerite Thibert représente la femme qui unit des connaissances scientifiques approfondies à la maîtrise des institutions et, ainsi, agit en spécialiste dans les organisations internationales telles que l’OIT pour faire reconnaître les compétences des femmes. Quant à Marcelle Legrand-Falco, évoquée par Christine Machiels, elle lutte sur le terrain de l’abolitionnisme, contre la prostitution réglementée.

Sur le terrain de la question sociale, on remarque que les féministes s’investissent dans de multiples secteurs d’activité. Qu’en est-il des « Enjeux internationaux » traités dans la troisième partie ? Karen Offen rappelle la carrière extrêmement remplie au service de la cause des femmes de Ghénia Avril de Sainte-Croix. Son engagement couvre tous les aspects du combat féministe et elle s’acquitte des responsabilités les plus importantes sur le plan international aussi bien que national. Karen Offen déplore vivement qu’une militante de cette envergure soit aujourd’hui si méconnue en France. La carrière de Marya Chéliga, étudiée par Jean Elisabeth Pedersen, montre l’exemple d’une réfugiée politique polonaise à la personnalité très riche, qui s’investit aux côtés des féministes françaises sans oublier la résistance polonaise et que ses convictions amènent tout simplement à associer internationalisme et nationalisme. Germaine Malaterre-Sellier, à laquelle Alison S. Fell consacre son article, offre le cas d’une militante pacifiste, qui doit à son dévouement en tant qu’infirmière pendant la Grande Guerre d’exercer une certaine influence dans les réseaux politiques, nationaux et internationaux. Quant à Siân Reynolds, elle s’intéresse aux femmes dans les années 1930 et constitue deux échantillons, l’un d’antifascistes, l’autre de pacifistes, qui, ponctuellement, en raison des circonstances, ne s’affirment plus comme féministes sans pour autant cesser de l’être.

La diversité des articles présentés dans les actes du colloque tenu en 2011 à Sciences Po reflète parfaitement la diversité des féministes de la première vague et de leur engagement. On assiste au développement d’un mouvement de fond qui tâtonne encore, à la recherche de moyens d’action efficaces. Le livre dirigé par Christine Bard constitue un excellent ouvrage de travail, de réflexion et même d’initiation.