Nous avons lu : Les Vies d’André Léo. Romancière, féministe et communarde, sous la direction de Frédéric Chauvaud, François Dubasque, Pierre Rossignol et Louis Vibrac

Par Mireille Douspis.

Les Vies d’André Léo. Romancière, féministe et communarde, sous la direction de Frédéric Chauvaud, François Dubasque, Pierre Rossignol et Louis Vibrac, préface de Michelle Perrot, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection Archives du féminisme, 2015, 353 p.

L’active collaboration des « amis » d’André Léo regroupés en associations, des érudits locaux qui se sont intéressés à ses publications et de l’Université de Poitiers soucieuse de vulgariser l’œuvre de cette écrivaine, poitevine par ses racines familiales, a permis de rassembler le recueil d’articles de spécialistes qui constituent Les vies d’André Léo.                  

Cet ouvrage, préfacé par Michelle Perrot et précédé d’un avant-propos et d’une longue introduction générale, s’organise suivant trois parties. La première, intitulée « Trajectoires », replace André Léo, née Léodile Béra, dans son temps et l’accompagne dans son cheminement, qui la mène du Poitou à Paris puis en exil en Suisse d’abord, en Italie ensuite. Nicole Pellegrin rappelle que, née en 1824, André Léo est fille de la Révolution dont elle comprend assez vite que les acquis ont « oublié » une moitié de l’humanité : les femmes. Sa rencontre avec le socialiste Pierre-Grégoire Champseix qu’elle épouse en 1851 à Lausanne, où il vit en exil, et la vie au sein d’un milieu politisé développent en elle la fibre militante et le talent d’écrivaine. C’est en effet en Suisse qu’elle écrit ses premiers romans ; de retour en France, elle publie en 1862 Un Mariage scandaleux qui la fait connaître peu de temps avant le décès de son mari. Devenue désormais André Léo, elle ne cesse plus d’écrire et d’affirmer ses convictions féministes et socialistes, notamment dans le journal Le Droit des femmes. La fin du Second Empire marque pour elle une période féconde : elle s’engage activement lors de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris qu’elle fait bénéficier de ses pamphlets. À la suite de la répression de la Commune, elle doit se cacher avant de s’exiler comme le militant Benoît Malon, rencontré quelque temps auparavant. Claude Latta consacre un article à l’amie d’un dévouement indéfectible, Alice Prins, qui hébergea André Léo plusieurs semaines avant qu’elle ne rejoigne l’exil. Les deux derniers articles de la première partie sont consacrés aux vingt-deux années qu’André Léo passe en Italie, à la fin de sa vie et sur lesquelles on est peu renseigné. En 1878, elle quitte Benoît Malon et s’éloigne de la Suisse pour s’installer en terre italienne avec son fils André, devenu agronome ; même après le décès de celui-ci, elle conserve le domaine agricole de Formia. Fernanda Gastaldello, pionnière dans les recherches sur la vie et l’œuvre d’André Léo, révèle avec quel soin et souci d’humanisme et de justice l’écrivaine a pensé son testament.

Après avoir fixé le cadre général, spatial et temporel de la vie d’André Léo, la deuxième partie intitulée « Combats et engagements » développe les causes pour lesquelles elle s’est engagée. En premier lieu, elle a lutté pour la république et l’obtention d’une réelle démocratie, faisant dire à l’un de ses personnages : « La Révolution n’est pas faite, elle est commencée » (Alice Primi, p. 179). Alice Primi montre parfaitement que pour André Léo, tant que subsiste la domination d’une institution – Église, argent, armée ou simplement patriarcat –, l’égalité et la justice républicaines n’existent pas ; le pouvoir s’exerce, autrement dit « le droit de la force ». Pour vulgariser ses idées, elle prend le risque (encore osé de son temps) d’écrire dans les journaux ; elle exprime sous des formes diverses son idéal de société, ses aspirations progressistes et sa conviction que tout est politique. Tout particulièrement sensible à la cause des femmes, elle prend l’initiative de la création d’une association féministe (la première après 1848) : la Société de la Revendication des Droits de la Femme (1868-1870), qu’elle veut non-mixte, afin que les femmes obtiennent leur émancipation par elles-mêmes. Rejetée par les courants socialistes majoritaires, cette association demeure inclassable et fait un peu figure d’utopie. Bien qu’après la Commune, André Léo se désintéresse de la question du vote des femmes, elle le revendique comme l’un des droits humains fondamentaux. Ainsi que le rappelle Alban Jacquemart, en tant que socialiste, elle défend les droits politiques des femmes, ce qui entraîne conflit et rupture avec Léon Richer. Ce républicain, qui revendique les mêmes droits pour les femmes que pour les hommes, ne partage pas les choix politiques d’André Léo. De la singularité des idées et des prises de position de celle-ci, se dégage l’impression de sa proximité avec les écrivains anarchistes de son temps ; ses convictions socialistes vont de pair avec une sensibilité libertaire. Il revient à Fernanda Gastaldello de souligner l’une des idées fortes et permanentes d’André Léo, à savoir l’importance primordiale de l’éducation. Sans un enseignement qui émancipe les femmes de la tutelle de l’Église, jamais elles n’accéderont à l’égalité des droits et jamais la société ne sera réellement démocratique et républicaine.

La troisième partie intitulée  « Une œuvre et ses échos » expose d’une part l’étendue et la richesse de la production littéraire d’André Léo et d’autre part son habileté dans l’utilisation des moyens de diffusion. Elle aborde pratiquement tous les genres : des romans mais aussi des essais et articles d’analyse politique destinés à la propagande, des œuvres pour les jeunes à des fins d’éducation et même une pièce de théâtre dont la représentation sur scène familiarise le public avec des idées nouvelles. Dans cette pièce, Marianne, qu’étudie en détails Cécilia Beach, André Léo s’attache à dénoncer l’hypocrisie et la cruauté de la société bourgeoise à l’égard de la femme pauvre, réduite aux diverses formes de prostitution et elle prône la solidarité entre les femmes contre le patriarcat, l’injustice et la loi de l’argent. Pire encore est la condition de la femme dépeinte dans les romans italiens dont Cécilia Beach livre une image particulièrement négative. Dans une sorte de synthèse des thèmes privilégiés par André Léo, Cécilia Beach montre la permanence de la dénonciation de la religion et du cléricalisme ainsi que de la guerre et de la violence inutile ; en revanche, elle affirme sa foi en l’éducation. Adoptant une perspective économique, Caroline Granier explique que l’organisation même de l’économie rend les femmes dépendantes de l’homme et les contraint à vendre leur corps pour survivre, qu’il s’agisse de mariage ou de prostitution. Le jeu de la séduction apparaît comme un consentement à un système pervers qui dégrade l’être humain ; quant à l’amour charnel entre hommes et femmes, André Léo semble le traiter avec mépris, ne reconnaissant guère la sexualité féminine. 

Les vies d’André Léo ne s’achève pas sans l’ajout de quelques annexes ainsi que d’une chronologie détaillée de la vie d’André Léo et d’une bibliographie commentée de ses œuvres. Donc un ouvrage très dense et approfondi qui permet de connaître les multiples facettes d’une écrivaine doublée d’une féministe qui a marqué son temps.