Nous avons vu : Les Vies de Thérèse de Sébastien Lifshitz

Par Delphine Chedaleux.

Sébastien Lifshitz, Les Vies de Thérèse

Documentaire, 55 mn, 2016

Les Vies de Thérèse débute avec un long plan en plongée sur Thérèse Clerc, allongée dans son lit face à Sébastien Lifshitz dont on devine la silhouette en amorce. Celui-ci lui demande pourquoi elle l’a sollicité : « Parce que je pense qu’il y a un déni de la vieillesse et de la mort » lui répond-elle. Thérèse Clerc, qui est alors malade et se sait à la fin de sa vie, désire en effet que son ami la filme « jusqu’au bout » pour rendre visible sa « dégradation », ce moment « normal » de la vie dont on n’a pourtant que peu de représentations collectives. Le film se présente donc d’emblée à nous comme une conversation – que le réalisateur et la militante féministe reprennent là où ils l’avaient laissée dans Les invisibles (2012) – initiée par la protagoniste et caractérisée de bout en bout par l’imbrication de l’intime et du politique.

Le film fait alterner plusieurs types de scènes. Nombre d’entre elles nous plongent dans les souvenirs de Thérèse Clerc dont la voix se détache sur des images d’archives. Ses souvenirs d’enfance (tous heureux) côtoient d’abord l’évocation de sa vie de mère au foyer bourgeoise : le mariage à vingt ans alors qu’elle est encore vierge, la naissance de quatre enfants – « un tous les trois ans » –, l’ennui et l’étouffement de la vie domestique, l’effacement. Mais des grains de sable enrayent la machine : la découverte de Marx grâce aux prêtres ouvriers, le Mouvement Jeunes Femmes au sein duquel elle devient une « féministe en herbe ». Puis vient l’explosion de Mai 68. Elle divorce en 1969, se fait embaucher aux Galeries Lafayette où elle découvre la condition des femmes salariées et la réalité des avortements clandestins – elle qui n’a jamais avorté. Elle s’engage alors dans le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC), pratique des avortements chez elle, participe activement aux mouvements féministes, devient lesbienne.

Les scènes de conversation réunissant les enfants de Thérèse Clerc et dont elle-même est exclue occupent ensuite une place importante. Leurs souvenirs matérialisent la rupture que constituent Mai 68 puis les mouvements féministes. Tandis que les trois premiers ont reçu une éducation bourgeoise – et ont connu une « mère [véritablement] mère », comme le dit l’aîné des fils qui verra quelques instants plus tard ses propos qualifiés de machos par sa sœur –, la cadette a connu « Thérèse » la militante. Ce regard parfois essentialisant porté sur leur mère – « Je pense qu’elle est hétéro » dit par exemple l’une de ses filles – peut certes apparaître comme problématique, d’autant qu’elle n’est pas là pour y répondre. Mais en même temps, la confrontation de leurs expériences déjoue immédiatement les tentations de normalisation de l’expérience maternelle : « on n’a pas eu la même mère » finit par s’imposer comme un gimmick, tant le vécu de la cadette – et de fait le rapport qu’elle entretient avec sa mère au moment où le film est tourné – diffère de celui de ses aîné-e-s, frères et sœur.

Enfin, de nombreux plans décryptent les gestes du quotidien affectés par la maladie. Casser un œuf, éplucher une orange ou se coiffer, tout est ralenti à cause d’un corps devenu « lourd », « maladroit » et médicalisé. Mais ce corps qui lui échappe n’en reste pas moins politique. De la même manière qu’elle se réapproprie son corps et sa sexualité après son divorce – « Ils ont confisqué nos ventres depuis des millénaires » assène-t-elle dans une vidéo d’archive dans laquelle elle est entourée par des féministes –, Thérèse Clerc se réapproprie son corps vieilli et malade en organisant sa représentation à travers un film qu’elle conçoit, au moment où elle adresse sa demande à Sébastien Lifshitz, comme un « manifeste[1] ».

Si l’histoire de Thérèse Clerc est réinscrite au sein de l’histoire des femmes et du féminisme au XXe siècle, on peut regretter que l’évocation de son militantisme se limite aux mouvements des années 1970 – il n’est par exemple fait aucune mention de la Maison des Babayagas, une résidence autogérée de femmes âgées dont elle a impulsé la création à Montreuil. Par ailleurs, l’omniprésence de ses enfants peut à première vue surprendre puisqu’il s’agit bien de son portrait et non de celui de sa famille. Pourtant, elle permet d’une part de mettre en exergue les conditions matérielles de la prise en charge des personnes en fin de vie par l’entourage familial, et d’envisager d’autre part le féminisme au prisme des relations intergénérationnelles à partir du point de vue, rarement exprimé, des enfants, voire des petits-enfants de féministes : dans une belle scène réunissant Thérèse Clerc et sa petite-fille, celle-ci exprime certains désaccords politiques avec sa grand-mère, montrant tout à la fois la vitalité et l’autonomie de son féminisme.

Delphine Chedaleux
Docteure en études cinématographiques
Chercheuse FNS senior, Université de Lausanne
 

[1] Interview filmée de Sébastien Lifshitz disponible sur le site www.lemonde.fr. URL : http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2016/05/18/les-vies-de-therese-un-portrait-plein-de-vie-d-une-mourante_4921230_766360.html