Marcelle Capy, Une voix de femme dans la mêlée. Le manifeste d’une indignée pendant la Grande Guerre

Par Mireille Douspis.

Marcelle Capy, Une voix de femme dans la mêlée. Le manifeste d’une indignée pendant la Grande Guerre, préface de Françoise Thébaud, Virieu, Entre-Temps éditions, 2015, 214 p.

La réédition de l’ouvrage de Marcelle Capy, en lien avec la commémoration du Centenaire de la Grande Guerre, offre au lecteur l’occasion d’entendre et d’apprécier l’une des principales voix féministes pacifistes. S’inspirant du recueil d’articles de Romain Rolland Au-dessus de la mêlée publié en 1915, Marcelle Capy propose à l’édition en 1916 un ensemble d’articles – déjà publiés pour la plupart – regroupés sous six titres évocateurs qui préfigurent le ton incisif de l’ouvrage.

Comme bien souvent, les textes se font écho et il n’y a pas étanchéité entre un article classé sous le titre « Temps de guerre » et un autre répertorié dans « Ceux qui se battent » et « Ceux qui pleurent », la distinction s’établit plutôt dans les thèmes. La profonde hostilité de Marcelle Capy à la guerre s’exprime d’abord dans les articles consacrés aux soldats mobilisés. Sont dénoncés avec la même vigueur les souffrances physiques, matérielles et morales infligées, le sombre et barbare égoïsme qui recrute en Inde ou au Sénégal de jeunes hommes pour les amener mourir très loin de chez eux, le massacre des forces vives de nombreux pays et la similitude de tous ces jeunes venus d’horizons divers pour s’entretuer. Servie par un style percutant qui entremêle forme impersonnelle et pronoms indéfinis, rythme rapide, succession de verbes d’action et effets d’accumulation, la prose de Marcelle Capy ne laisse pas le lecteur indifférent, comme le montre ce paragraphe : 

On allait, on venait. Il pleuvait. On dormait sur la terre grasse. On tirait, on recevait la grêle des balles. Des obus sifflaient. La mitraille tombait en trombe. Des hommes s’écroulaient et ne se relevaient pas. Il y avait du sang, des figures écrasées, des poitrines trouées, des chevaux qui barraient la route, des villages incendiés, des murs croulants, des arbres fauchés, des bois en flammes… il y avait des gémissements tout à côté, un camarade venait d’être atteint. On n’avait pas le temps de songer à lui. On allait, on venait, on tirait… (p. 46).

Ce que vivent et voient les combattants de chaque camp, c’est l’apocalypse.

Parmi les gens de l’« arrière », Marcelle Capy évoque en priorité les femmes, éparses, solitaires, en charge d’enfants, dont le mari est parti à la guerre ou bien est déjà mort ou blessé et les mères qui tremblent pour leur(s) fils parti(s) au front. Non seulement ces malheureuses et innombrables victimes collatérales de la guerre vivent dans l’angoisse de la mauvaise nouvelle mais, en outre, elles subissent la misère. Privées du revenu de l’époux ou du fils, elles manquent de ressources et doivent assumer un labeur épuisant, que ce soit à la campagne où les attendent des tâches très dures telles que les labours ou les moissons ou bien à l’usine où leur sont imposées de très nombreuses heures d’un travail pénible et mal rétribué. Marcelle Capy ne dissimule pas sa révolte devant le sort fait aux femmes des couches populaires, pénalisées par la guerre en tant qu’épouses et mères et aussi en tant que travailleuses privées de droits, ainsi que l’atteste cette amère réflexion : « Il y a partout une honteuse spéculation sur la misère des femmes dont les soutiens ont été pris pour la défense du pays. Et le miracle – triste miracle – c’est qu’elles ont toutes tant besoin qu’elles acceptent. » (p. 77). Pire encore est la situation des femmes non mariées : illégitimes, elles n’existent pas aux yeux de la loi, non plus que leurs enfants : « si le père est tué, la législation ignore la “concubine” et le “bâtard” » (p. 202). Quant aux enfants nés de père allemand, à la suite d’un viol, leur sort pitoyable de « misérables » de l’Assistance publique arrache à Marcelle Capy des traits d’une ironie mordante contre l’hypocrisie de la société bien-pensante.

En effet, la guerre, c’est aussi cela : tandis que certains meurent, d’autres pérorent,  bien à l’abri du danger et du besoin. Plus d’un article évoque la propagande nauséabonde des années de guerre, qu’il s’agisse du bourrage de crâne le plus chauviniste répandu dans les journaux, du racisme le plus puant, des divertissements d’une bêtise sidérante comme le « genre “poilu” » offerts au grand public. Les thuriféraires de la guerre, exaltant le patriotisme, les vertus civiques, familiales et appelant à la repopulation sont stigmatisés avec une ironie féroce qui fait écho à Voltaire dans Candide : « On vous démontrera [dans la presse] que la Mêlée est le plus utile, le plus beau, le plus moral, le plus doux événement qui pouvait se produire. » (p. 115). Quelquefois affleure – aussi acrimonieuse – une remarque plus politique sur ceux qui n’ont pas à se plaindre de la guerre comme dans l’article « Les humiliés » :

Ils étaient les petites gens bien rentées, qui avaient versé le quart de leur or à la banque et avaient souscrit à l’emprunt. Ils avaient conscience d’avoir accompli un pénible et noble devoir. Certes, le placement était bon, les risques improbables, mais quel courage il leur avait fallu pour immoler – avec l’espoir de gros intérêts – leur bas de laine sur l’autel de la patrie !  (p. 160).

Même si quelques réflexions plus politiques apparaissent quelquefois dans l’ouvrage de Marcelle Capy comme cette phrase de l’article « Quand on revient », censurée en 1916 : « Caprices de princes, appétits de financiers, ruses de diplomates, et ces masses s’entrechoquent sous la mitraille » (p. 45), l’auteure ne se situe pas sur le plan politique ; elle se place du point de vue humaniste, pourfend les horreurs de la guerre, le déni de civilisation qu’elle représente et en appelle à la compassion des lecteurs. Pacifiste convaincue, elle s’adresse à la sensibilité et à leur sens moral, insistant sur le courage et la lucidité de Jaurès et sur l’injustice faite aux pauvres et aux faibles tels que les femmes et les enfants. Son pacifisme féministe révèle sa foi dans le progrès, caractéristique de son temps ; elle conclut en invoquant la culture et les livres qui rendront les femmes – par nature portées à la paix, dit-elle – « meilleures ».

Que la commémoration de l’anniversaire de la Grande Guerre ait offert à Françoise Thébaud et à son équipe d’historiennes la possibilité de rééditer Une Voix de Femme dans la Mêlée ne peut que réjouir les lecteurs/lectrices. Cet ouvrage qui témoigne de la barbarie et de la misère des deux premières années de guerre et qu’on lit en éprouvant à la fois du chagrin et de la pitié, mérite d’être redécouvert et lu.