Mémoire : Lucy Halliday, Histoire de l’Internet féministe en France (1996-2015)

Par Lucy Halliday

Lucy Halliday, Histoire de l’Internet féministe en France (1996-2015). Première approche socio-historique. Mémoire de Master 2 Histoire, sous la direction de Christine Bard, soutenu à l’Université d’Angers le 16 septembre 2016.

Ce mémoire propose un tour d’horizon du cyber-activisme féministe français de 1996 à 2015. Au total, 339 sites Internet féministes français ou européens ont été recensés : sites-vitrines (majoritairement des sites d’associations), blogs et tumblr, pages Facebook, forums, médias féministes. Des fonds d’archives du Centre des Archives du Féminisme ont été également utilisés comme sources. Enfin, quelques échanges par mails avec des administratrices de sites ont pu nous éclairer sur certains points. Une des problématiques principales a été de savoir en quoi Internet renouvelait les contenus intellectuels féministes en France. Les différentes parties du mémoire sont organisées de manière thématique. C’est un sujet novateur qui suscite l’intérêt de la communauté scientifique en France cette dernière décennie.

La première partie porte sur l’évolution des discours, des usages et des enjeux dans le cyberespace féministe entre 1996 et 2015. L’aspect techno-utopiste est palpable chez les pionnières. Internet apparaît comme un formidable outil, dans lequel les femmes doivent s’investir pour lutter contre le patriarcat. Dans ce cadre, de nombreuses associations mettent à disposition des outils permettant l’utilisation des télématiques et d’Internet. Les Internénettes (illustration 1) – on remarque le jeu de mots – organisent entre 1996 et 2006 le « MAC PPP » (Prix du Pire Phallocrate) décerné au « personnage qui se sera montré le plus bêtement misogyne » et le prix « HTML » (Homme Très Mignon et Libre) au « personnage qui se sera montré le plus agréable »[1] à l’égard des femmes. En 1999, les Pénélopes diffusent toutes les semaines Cyberfemmes[2], « le premier programme féministe de télévision interactive d’Europe »[3]. En définitive, pour une association, se doter d’un site Internet est une véritable vitrine sur les actions menées, ses revendications, ses principes et ses objectifs. Puis, au milieu des années 2000, une parole forgée par de nouvelles actrices émerge : les blogueuses (parfois des blogueurs). La création d’un blog découle souvent d’un événement politique ou d’un acte antiféministe à l’échelle nationale ou internationale. Ces blogueurs ou blogueuses font le choix de dévoiler leur identité ou non, tout dépend de la thématique évoquée. Par exemple, une blogueuse évoquant l’agression sexuelle qu’elle a subie préférera rester anonyme. Certains blogs ont fait parler d’eux à la suite d’un article ou d’une pétition qui a suscité l’engouement ou l’indignation de certains internautes. Enfin, notre dernière sous-partie sur le cybersexisme symbolise l’incarnation des inégalités femmes/hommes sur le web. Sous une autre forme, les violences sexistes, misogynes ou sexuelles se reproduisent sur Internet.

La deuxième partie a tenté de cerner le réseautage féministe à échelle nationale, locale, internationale (mais toujours du point de vue français) entre les associations et blogs féministes (réseautage interne) ainsi qu’entre les administratrices de sites et le public (réseautage externe). Trouver son public en ligne passe par l’aménagement d’une page web (onomastique et graphisme). Nous pouvons supposer qu’un blog avec une interface moderne attirera davantage d’internautes. Le ciblage d’une population précise est souvent privilégié. Les jeunes, à la fois très actifs sur les réseaux sociaux, victimes de violences spécifiques et également enjeux de perpétuation des inégalités hommes/femmes sont régulièrement dans le viseur féministe. Par exemple, Télédebout organise tous les ans un concours pour les 10-25 ans « Buzzons contre le sexisme ». Attirer l’attention des jeunes sur les inégalités femmes/hommes, le sexisme ou les stéréotypes de genre permet de traiter de problèmes « à la racine ». La deuxième sous-partie s’attarde sur les stratégies mises en place par les associations et blogs féministes pour se connecter entre eux. Les listes de diffusion, les cartes virtuelles ou encore les forums donnent lieu à de nouvelles formes de solidarité à différentes échelles qui pourront parfois être concrétisées hors-ligne.

Enfin, le web collaboratif et le web féministe, notamment au travers de sites de témoignages et d’actions ponctuelles de constitution d’une mémoire féministe, sont évoqués dans une dernière partie. Le but est de constituer une « chambre à soi » (Virginia Woolf), un espace sécurisant, et de rendre compte du harcèlement sexiste et lesbophobe dans le milieu urbain. La constitution d’une mémoire ou d’une mutualisation féministe en collaboration étroite avec les internautes est au centre des objectifs de blogs participatifs. Thomas Mathieu ouvre le tumblr « Projets Crocodiles » en 2013 (illustration 2). Après avoir recueilli des témoignages de harcèlement ou d’agressions sexuelles dans le milieu urbain, le dessinateur les met en scène. Le crocodile représente l’agresseur. Le tumblr se veut également pédagogique en interpellant les agresseurs sur leurs pratiques de harcèlement.

Que conclure de cette étude ? Internet forge une nouvelle forme de militantisme féministe en ligne. Le cyberactivisme féministe tend à nouer et prolonger des solidarités entre les militantes elles-mêmes ou entre individus partageant des intérêts communs. Un nouveau visage du féminisme se façonne, pris en charge par de nouvelles générations confrontées à des problématiques de société communes. La lutte contre le harcèlement de rue en est l’exemple le plus manifeste. Un féminisme « jeune », un féminisme « pop », est souvent mis en avant. Ce que j’ai voulu souligner est l’extrême diversité des contenus et des acteurs et actrices féministes sur la Toile. Internet est un terreau de mobilisations de points de vue consensuels ou non. C’est aussi un espace où certaines militantes féministes non satisfaites du militantisme sur le terrain au sein d’associations peuvent s’exprimer à leur échelle, avec leurs moyens culturels. Cette diversité des points de vue a ses avantages et ses inconvénients. La parole peut paraître fragmentée, les points de vue contradictoires, ce qui rend confuse la définition des féminismes. Néanmoins, la cristallisation de ces différentes revendications sur le web participe à la richesse des féminismes.

[1] Rubrique « Projet », https://web.archive.org/web/19980116101302/http:/www.internenettes.fr/, (consulté le 27/06/2016).

[2] Les émissions de Cyberfemmes sont disponibles à la Bibliothèque Nationale de France.

[3] https://web.archive.org/web/20000815232254/http://www.penelopes.org/pages/ntic/newmed/canalweb.htm, (consulté le 03/08/2016).