Mémoire : Mathilde Leroy, Femmes Libres, une émission féministe de Radio Libertaire (1988-1999)

Par Mathilde Leroy.

Mathilde Leroy, Femmes Libres, une émission féministe de Radio Libertaire (1988-1999), Mémoire de Master 1, sous la direction de Christine Bard, Université d’Angers, 2016.

Femmes Libres est une émission de radio créée par Nelly Trumel en mai 1986 à l’occasion du cinquantième anniversaire de la « Révolution espagnole » sur Radio Libertaire, radio libre de la Fédération Anarchiste. Nelly Trumel, artiste peintre divorcée, bénévole à la radio depuis 1984, commence par animer son émission autour de l’ouvrage Mujeres Libres de l’historienne Mary Nash, publié en 1975. L’émission se maintient, diffusée chaque mercredi entre 18h30 et 20h30 – elle existe toujours aujourd’hui. D’abord consacrée aux Mujeres Libres, puis à des femmes militantes, l’émission se centre rapidement sur l’actualité féministe que Nelly Trumel dévoile autour de trois temps : une présentation des rendez-vous féministes, une revue de presse, puis un échange avec une invitée.

Le Centre des Archives du Féminisme conserve les émissions enregistrées entre 1988 et 1999, répertoriées dans un inventaire rassemblant les dates de chacune d’entre elles, ainsi qu’une indication sur ce qu’elles contiennent comme le nom de l’invitée ou la thématique abordée. Les témoignages de Nelly Trumel, d’Hélène Hernandez et d’Elisabeth Claude (ces deux dernières membres de la Commission Femmes de la Fédération Anarchiste, qui sont intervenues plusieurs fois dans l’émission puis l’ont reprise en 2012), complètent cette première source, permettant de comprendre l’environnement de l’émission et son évolution. Enfin des articles de presse correspondant à l’actualité des années 1990 ont été recherchés afin de saisir certains évènements ou de retrouver l’existence et l’action de militantes invitées.

Femmes Libres permet de s’interroger sur les formes des féminismes de la fin des années 1980 et des années 1990. Par sa longévité et son unicité (on ne trouve pas d’émissions équivalentes), elle représente un témoignage unique et riche sur cette période. En mettant en avant cette actualité, l’émission tend à montrer sa vitalité. Mais est-ce une impression ou une réalité, et comment comprendre ces féminismes qui se manifestent : se démarquent-ils des questions soulevées pendant la deuxième vague ou, au contraire, restent-ils marqués par cette période ? L’émission interroge le concept de « vague », et plus particulièrement la notion de troisième vague utilisée par les spécialistes du féminisme pour cette période, qui fait débat. Elle représente certes un outil pratique, mais est-elle réellement porteuse d’un sens aussi fort que les précédentes vagues ?

L’engagement de Nelly Trumel en tant qu’anarcha-féministe détermine le point de vue de l’émission. Femmes Libres traduit son parcours militant, articulant féminisme et anarchisme, et son initiation progressive à l’actualité et à la vie du mouvement féministe. Cette implication grandissante explique les évolutions des formes et des thématiques de l’émission qui devient, selon ses propres mots, « véritablement féministe » à partir de 1988. L’angle anarcha-féministe se traduit par plusieurs émissions consacrées à l’actualité de cette pensée dont celles sur la Rencontre Internationale de 1992. L’absence d’émissions dédiées à la lutte pour la parité, qui pourtant mobilise beaucoup de féministes durant les années 1990, devient signifiante, caractérisant un féminisme empreint d’anarchisme qui refuse tout rapport avec le système étatique.

Par les multiples invitées (337) que Nelly Trumel a reçues, l’émission témoigne de la diversité des personnes qui agissent au sein du féminisme. On observe la présence de militantes, mais aussi de professionnelles (174) qui intègrent des questions féministes à leur pratique. L’émission montre également l’importance de la réflexion dans le féminisme par la présence majoritaire d’universitaires (50), de journalistes et essayistes ou de créatrices (54). La diversité des invitées de Femmes Libres se note également au niveau des nationalités présentes. Nelly Trumel reçoit des femmes qui militent en France mais aussi des femmes étrangères (61) qui luttent dans leurs pays respectifs sur des questions spécifiques comme des femmes africaines sur les mutilations sexuelles. L’âge est aussi un autre paramètre, qui montre la coexistence de plusieurs générations de féministes. Celles qui ont connu la deuxième vague sont majoritaires (89) mais Nelly Trumel reçoit aussi certaines militantes nées après ou qui étaient trop jeunes pour y avoir participé (14). Enfin, la faible présence des hommes invités (26) dans l’émission démontre la persistance du principe de non-mixité.

L’émission éclaire les méthodes d’expression et les thématiques mobilisées par les féministes dans les années 1990. Les moyens d’expression de la deuxième vague restent utilisés comme les publications au sein de revues ou des maisons d’édition spécifiquement consacrées aux femmes. De même, les féministes continuent à se mobiliser autour d’évènements : des manifestations, des festivals, des colloques. Mais de nouveaux moyens apparaissent grâce aux innovations et à l’émergence des nouvelles techniques de communication. Ainsi Femmes Libres rend compte des débuts d’internet comme moyen d’expression féministe. Les thématiques s’enrichissent. On note un maintien important de thèmes déjà présents, faisant l’objet d’une consolidation comme la lutte pour l’avortement qui demeure une préoccupation majeure face à l’activité de groupes anti-IVG à partir de 1993. De nouvelles questions émergent dans les années 1990. La lutte contre le sida et la volonté de féministes de faire de la prévention pour les femmes, répondant ainsi à l’absence de l’État, en sont un exemple. Enfin, Femmes Libres montre que le féminisme, par le biais d’un engagement lié à l’anarchisme, entretient des liens avec d’autres mouvements militants ou d’autres espaces de causes tels que l’antimilitarisme, l’altermondialisme, l’anticolonialisme et la cause des enfants.

Il est évident que Femmes Libres traduit la vitalité du mouvement féministe dans les années 1990. Elle n’en donne pas seulement un effet faussé, une succession d’émissions qui ne serait que trompe l’œil quant à la réalité du mouvement. Cette vitalité est réelle et doit être inscrite dans le contexte plus large d’une recomposition des mouvements contestataires à cette période. Traduit-elle pour autant l’existence d’une troisième vague féministe ? Par ces liens forts que l’émission entretient avec les militantes et les problématiques soulevées lors de la deuxième vague, l’étude de Femmes Libres ne permet pas de conclure. Le féminisme présenté par Femmes Libres est celui d’une femme : Nelly Trumel, anarcha-féministe mais ouverte au reste des luttes menées par les femmes, fascinée par celles qui combattent contre l’oppression à qui elle dédie son émission : « Femmes Libres, qui se libèrent, qui luttent, qui se révoltent, et qui témoignent ».