Thèse : Sophie Noyé, Féminisme matérialiste et queer. Politique(s) d’un constructivisme radical

Par Sandrine Lévêque.

Féministes matérialistes et féministes queer réconcilié.es ?

Présentation de la thèse de Sophie Noyé, Féminisme matérialiste et queer. Politique(s) d’un constructivisme radical, sous la direction de Jean-Marie Donegani, soutenue à Sciences Po Paris le 23 juin 2016.

C’est à l’histoire la plus récente du féminisme que s’intéresse Sophie Noyé, dans la thèse qu’elle a soutenue en juin 2016 et pour laquelle le jury, composé de Catherine Achin (Université Paris-Dauphine), Lisa J. Disch (Université du Michigan), Jean-Marie Donegani (IEP Paris), Éric Fassin (Université Paris VIII-Vincennes Saint-Denis) et Frédéric Gros (IEP Paris), lui a décerné le titre de docteure avec la mention la plus haute (très honorable avec les félicitations du jury, désormais accordées à l’unanimité).

Dans ce long et minutieux travail, l’auteure, politiste de formation, offre une analyse fine et précise de l’histoire des courants féministes matérialistes des années soixante-dix et de celle du courant féministe queer, plus récent et importé des États-Unis dans les années quatre-vingt-dix. A priori « irréconciliables », ces deux approches théoriques vont d’abord, comme nous le montre l’auteure, commencer par s’opposer. Les féministes matérialistes dénoncent ainsi « la posture idéaliste, relativiste, individualiste voire naturalisante des politiques queer » (p. 23) et reprochent aux théoriciennes et militantes queer de « prendre en compte uniquement la dimension idéelle de la domination masculine » et « d’étudier la matérialité des corps et non la matérialité des rapports sociaux, d’inciter à la performance individuelle et non à la lutte collective, de ne pas viser le renversement du système de genre ». Pour certaines auteur.es la théorie queer irait même jusqu’à menacer la lutte des femmes. Du côté des représentant.es du mouvement queer, on reproche à l’inverse aux féministes matérialistes « de ne pas considérer les minorités sexuelles et de genre, en opposant uniquement “les hommes” et “les femmes” » (p.24).

Le projet de l’auteure de la thèse est donc de montrer comment il est possible d’articuler, voire d’unir féminisme matérialiste et féminisme queer. Après avoir étudié la controverse entre les deux courants de pensée, l’auteure cherche ainsi à montrer, dans une perspective de théorie politique, comment la vision constructiviste commune aux deux courants permet finalement de les rapprocher, notamment lorsqu’on s’intéresse aux pratiques actuelles du féminisme radical dont les combats sont désormais plus larges que celui de la cause des femmes. La thèse porte principalement sur le terrain français (même si l’auteure revient bien évidemment sur l’influence des écrits américains) et le travail s’appuie sur une étude détaillée de la production écrite d’organisations féministes et ce sous toutes ses formes (tracts, textes d’analyses, pétitions, appels à manifestation mais aussi sites internet), sans distinguer les textes d’intervention et militants des textes académiques qui structurent très largement ces courants.

Rigoureuse et scientifique, cette recherche s’inscrit aussi dans un projet politique, produit des engagements de son auteure dans des organisations militantes et en particulier dans le collectif G.A.R.Ç.E.S (https://collectiffeministe.wordpress.com/) dans lequel elle milite. Loin d’être un handicap, cet engagement constitue une ressource, tant pour accéder aux documents qui permettent l’étude que pour mieux comprendre ce qui fonde, dans les discours, le rapprochement des deux courants. La thèse permet alors d’éclairer la controverse et pointe les arguments théoriques (le constructivisme) qui rapprochent féminisme matérialiste et queer. Une discussion serrée des arguments des deux courants permet, au fil des deux dernières parties, de pointer les concepts qui rendent – ou plutôt rendraient possible le rapprochement et permettraient de proposer un modèle d’engagement, celui du féminisme inclusif et radical qui s’oppose à la fois au féminisme majoritaire et aux élites néolibérales.